"Fresque, femmes regardant à gauche" de Paco Decina
Raphaël de Gubernatis, NOUVELOBS.COM, mercredi 11 février 2009

Comment un spectacle qui pourrait n'être que beau plastiquement atteint-il une plénitude qui lui confère subitement une toute autre dimension qu'esthétique ? Mystère ? Pas tout à fait. En contemplant "Fresque, femmes regardant à gauche", chorégraphie de Paco Decina, on sent confusément que si la pièce dégage autant de poésie et de sens, c'est qu'elle est le fruit d'une très longue maturation, d'une réflexion cent fois abordée.

En s'inspirant de peintures de la Rome antique, de celles découvertes jadis à Pompéi ou Herculanum, et désormais exposées au Musée de Naples, l'Italien Paco Decina nous fait entrer dans un monde éminemment mystérieux et mélancolique, celui du temps qui fuit et nous échappe, celui d'une éternité qui nous dépasse. En suivant sa belle chorégraphie, en regardant une scénographie et des images projetées aussi élégantes que sobres ( Serge Meyer et Frédérique Chauveaux), en jouissant de lumières remarquables (Laurent Schneegans), en entendant un accompagnement sonore dont la nature discrète mais prégnante aide au mystère (Frédéric Malle), en savourant enfin la façon magnifique dont le chorégraphe appréhende l'espace, on pénètre dans un monde de sensations diffuses qui toutes servent à merveille le propos. Souvenez-vous de ces visages de personnages figés depuis près de deux mille ans sur ces fresques antiques et paraissant tout à la fois Étonnamment proches et désespérément lointains, de ces regards encore pleins de vie et qui sont ceux d'êtres morts depuis deux millénaires, de ces bouffées du passé revenu à la surface dont la survivance nous trouble ; souvenez-vous de ces images saisissantes de Fellini dans "Roma", quand des figures humaines plongées dans le silence et dans l'obscurité depuis des siècles et brusquement exhumées par la brutalité des bulldozers, s'évanouissent aussitôt sous l'effet de l'air frais qui les efface…Tout cela, on en retrouve la trace dans "Fresque, femmes regardant à gauche", qui en dépit de son titre voulu sec comme un cartel de musée, est une pièce d'une intense poésie. Quand le chorégraphe avoue que cette idée du temps qui fuit, du passé disparu l'obsède depuis vingt ans, on comprend alors parfaitement qu'une aussi longue maturation ait pu donner jour à un ouvrage aussi sensible.

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"Paco Dècina, ou la sensation d'un massage oculaire"
Rosita Boisseau, Le Monde, jeudi 5 février 2009

Quelle respiration ! Quel soulagement de se glisser dans les gestes doux, tranquilles, du spectacle Fresque, femmes regardant à gauche, signé par le chorégraphe Paco Dècina. À l'affiche depuis le 19 janvier au Théâtre de la Cité internationale, à Paris, cette pièce pour sept interprètes se dépose lentement sur le plateau avec la régularité du sable dans le sablier. La sensation d'un massage oculaire et physique, très rare dans le contexte actuel, détonne franchement et fait du bien.

Le regard pourtant n'arrête pas de voltiger. Avec ses danseurs distribués depuis le fond du plateau jusqu'aux pieds du public, la scène ressemble à un feuilleté dont on explore l'épaisseur en surfant entre les corps. Chaque mouvement d'un danseur se fait l'écho différé du geste d'un autre, déployant un prisme sans cesse mouvant. Les lignes des bras se superposent avec celles des jambes dans des accords visuels surprenants.

UN QUATUOR TORSE NU

La tendance picturale et sculpturale du travail de Paco Dècina prend ici un ton plus fort qu'à l'habitude. Les textures se multiplient. Plus de chair, de muscles miroitants dans les lumières argentées conçues par Laurent Schneegans. Plus de formes, aussi Épurées soient-elles, qui gonflent et dégonflent dans la pénombre. Les danseurs s'agglutinent parfois pour composer des statues le temps d'un souffle profond.

Sans doute le casting - quatre jeunes danseurs au physique puissant et trois femmes plus petites - a donné des envies à Paco Dècina. Il n'a pas voulu résister par exemple à un quatuor masculin torse nu, en slip beige et genouillères noires, qui joue la carte du cliché érotique viril et musclé. Les princes charmants d'hier se sont dévêtus pour laisser la place à des lutteurs.

La question de la beauté, qui a déserté la plupart des spectacles, surgit ici sans relâche. L'harmonie, la justesse de chacun par rapport à lui-même et au groupe, l'invention gestuelle toujours finement renouvelée de Paco Dècina depuis plus de vingt ans de travail, concourent à cette sensation. Jusqu'aux effets vidéo interactifs à la mode dont il tire des images en noir et blanc intemporelles.

Fresque, femmes regardant à gauche est inspirée par une image du site antique d'Herculanum, près de Naples. Sans être visible sur scène, cette fresque a permis au chorégraphe d'origine napolitaine de renouer avec son passé. Ce coup de jeunesse symbolique, comme le sang neuf de ses jeunes interprètes, lui a donné envie de changements. Contrastes marqués entre les tableaux, vitesses nouvelles, énergie hip-hop, acrobaties dressées dans le sol... injectent une vivacité différente à ce rêve éveillé qui fait la touche Paco Dècina.

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"Indigo: un chef-d'oeuvre de Paco Dècina et Winter Family à Limoges (Danse Émoi)"
Laurent Bourdelas, écrivain, RCF, samedi 2 février 2008

Bien entendu, il y a le « discours » du chorégraphe qui peut accompagner sa création ; c'est légitime et l'art contemporain aime le logos. Pour lui, Indigo c'est : « une fréquence, une vitesse, un plan, une densité, un espace, une qualité de regard, un seuil de sensibilité, une matrice colorante, une vibration chromatique, un état d'âme qui métamorphoserait la masse des corps dansants en les rythmant avec ses propres fréquences. Indigo, c'est la couleur profonde de la nuit quand celle-ci se prépare déjà secrètement à se teinter de pourpre… » Il a raison, c'est bien tout cela, et c'est un préalable. Pour moi, il s'agit d'un chef-d'œuvre chorégraphique collectif, émanant d'une rencontre formidable : celle du chorégraphe et danseur, celle des danseurs de sa Compagnie Post-Retroguardia et de Winter family : Ruth Rosenthal et sa superbe voix, Xavier Klaine, compositeur, pianiste, joueur d'harmonium, accompagnés pour l'occasion par six autres musiciens. Rencontre dans la lumière (Laurent Schneegans): « C'est cet aspect révélateur de la lumière que je retrouve dans la danse et que j'ai envie d'interroger », précise Dècina. Rencontre dans un territoire préalablement défini : tapis de danse blanc, ouverture 12 mètres, profondeur 10 mètres, pendrillonnage à l'Italienne avec fond noir non plissé si possible… Intuition, mémoire, lumière, danse, nourrissent alors de leur entremêlement la chorégraphie virtuose de Valeria Apicella, Orin Camus, Paco Dècina, Carlo Locatelli, Noriko Matsuyama et Takashi Ueno. Leurs gestes sont beaux, harmonieux, précis, tout de force retenue, d'esthétique puissance ; frôlements, portés, courses, dans l'espace ou au sol… seuls, en couples multiples et divers ou en groupes. Ils dansent magnifiquement, ils sont accompagnés par une véritable création musicale et vocale, en anglais – un anglais accentué – et en hébreu, répétitive et belle, qui nous rappelle les plus grand(e)s interprètes de la musique gothique. Le chant (interprété lui-même de manière physique, comme le jeu des instruments) se fait ici poésie sonore, psaume, cantique. Il semble aussi dire la rencontre des hommes et des femmes, l'important et l'inoublié. Ruth Rosenthal et Xavier Klaine ont donné vie à la Winter family à Jaffa en 2004, ils se produisent régulièrement dans les églises, les cryptes, et les lieux de la culture contemporaine, ils réinventent ici une langue biblique et post-biblique, la tentation, peut-être de retrouver l'Eden après Auschwitz.

Cette rencontre ne saurait exister sans celle avec le spectateur qui interprète et se laisse porter par tant de grâce, jusqu'à penser qu'il n'est pas loin du bonheur. Paco Dècina est un méditerranéen, un napolitain des terrasses de Chiaja, qui sait que même lorsque l'homme se croit au paradis, il peut-être englouti sous les laves en fusion d'un volcan réveillé. Et si ces itinéraires chorégraphiés donnaient à voir les habitants de Pompéi insouciants dans l'attente de l'irrémédiable, avec ces hommes encapuchonnés rendus aveugles et vains par l'amour qui les domine ? Ce serait dire l'homme Éternel. On voit encore dans cet Indigo des histoires de mer et de plage, d'Israël, d'Italie ou d'Espagne. Furtivement, peut-être, celle aussi de Mort à Venise, une autre rencontre : Thomas Mann et Visconti – l'histoire mélancolique d'autres hommes vivant légèrement avant d'autres drames absolus. Il y a quelque part cette si belle photographie de Dècina, en maillot de bain sur un transat rose, sans doute sur l'une de ces plages, avec un demi sourire jocondien : et si cette danse disait aussi la réminiscence de l'enfance perdue, celle des vrais bonheurs avant le surgissement des drames ? Le bruit de l'horloge baudelairienne n'est-il pas devenu soudain trop fort ?

On se souvient ici de quelques vers de Lorca : « dans la nuit du jardin,/six gitanes/vêtues de blanc,/dansent (…) Et dans la nuit du jardin,/leurs ombres s'allongent/et arrivent au ciel,/violettes. » On songe à La Danse de Carpeaux et à La Chevelure de Matisse, à la profondeur des bleus de Joan Miró…

On est suspendu aux gestes et aux pas, aux figures, aux attouchements, aux caresses, à la peau dévoilée, aux corps musclés des danseurs, à leurs envolées, à ces courses effrénées, à ces instants de tendresse ou de rage charnelle, à ces délaissements et ces retrouvailles, on est dans le mystère de la chambre, de la camera obscura : la pièce noire du lit de sommeil, de rêve et d'amour (on se déshabille ici pour se jeter sur des oreillers), mais aussi celle imaginée par Léonard de Vinci qui aboutira un jour à la photographie. Jeux multiples de lumière, toujours. Moments entre chiens et loups où tout semble possible, le plaisir, la joie et le jeu – moments magiques où renaissent les étoiles que l'on croit alors atteignables. Giuseppe Ungaretti écrivit : « Mais la nuit disperse les distances. » Une femme désirable montée sur les épaules d'un homme nous ouvre ses bras…

De ces impressions naît le bonheur. Il est indigo.

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"La mue jouissive de Paco Dècina"
Rosita Boisseau, Le Monde, jeudi 18 mai 2006

Si anachronique dans la production chorégraphique actuelle que c'est déjà un exploit ! Si opiniâtre dans sa quête d'un geste absolu, depuis 20 ans, qu'il fait figure de curiosité. Paco Dècina, Napolitain installé à Paris depuis 1984, possède un souffle lent, profond, qui ralentit le pouls pressé du temps pour l'infléchir vers la suspension de l'hypnose.

Présentée le lundi 15 mai au Théâtre de la Cité Internationale qui l'accueille en résidence, sa nouvelle pièce, Chevaliers sans armure, un duo conçu avec sa complice Valeria Apicella, déroule une chaîne gestuelle d'une beauté limpide. Dessinant avec leurs corps les lettres d'une langue puissante et harmonieuse, pressante aussi dans son flux, les deux danseurs font coulisser les étapes d'un cycle vital détaché de l'anecdote.

Couloir de lumière rouge brûlante, puis carré vert saturé nimbent les corps habillés (par Regina Martino) tantôt de noir, tantôt de blanc. La pénombre gagne les pourtours du plateau pour y accueillir des chrysalides humaines en tissu blanc. des orgues et des cloches (il faut oser utiliser ces instruments connotés) grondent, mêlés à une voix féminine atmosphérique (la musique est du duo Winter Family). Grave, solennel presque, ce pas de deux hanté par la réversibilité de la vie et de la mort accroche le spectateur avec une terrible douceur.

Mystique, Paco Dècina ? Sans doute, mais de façon charnelle, animale parfois. Chaque mouvement possède une évidence, tant de sens que de plastique. Danse de mutation, Chevaliers sans armure écarte les rideaux du mystère de soi en jouissant à découvert de l'instant spectaculaire. La mue de ces Chevaliers accentue leur vulnérabilité, celle qui fait la force de l'humain.

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"La danse comme évidence"
Isabelle Danto, Le Figaro, mardi 6 février 2007

Pièce pour six danseurs sur le thème de la lumière, Indigo est la nouvelle création de Paco Dècina dans le cadre de sa résidence au Théâtre de la Cité Internationale et du festival Faits d'Hiver. Avec Indigo - la couleur de la nuit qui se sépare au jour et la seule architecture du décor-, le chorégraphe va droit à l'essentiel, pour livrer une danse limpide qui semble dévoiler le secret du langage des corps.

Concentré sur la danse, l'espace et la lumière, il y invente une gestuelle fluide et charnelle toute en étirements, immobilités, enroulements, courbes, portés virils et mouvements en aplat. A partir des tensions et des oppositions, les corps-à-corps enroulent leurs motifs dans le silence et dans le noir pour se développer en gestes infimes, en trajectoires et tracés et se délier dans des rais de lumière. Tout est apaisement, dépouillement et relâchement.

Et les corps dansants se métamorphosent magnifiquement en phrases au son de textes psalmodiés. Ce geste pur pourrait être teinté d'austérité s'il n'était habité et porté par le talent des interprètes à la forte personnalité comme Valeria Apicella, Takashi Ueno et le chorégraphe lui-même. C'est un nouvel alphabet du geste que Paco Dècina propose en donnant à voir des mouvements jamais vus et qui révèlent "l'impalpable".

Il renouvelle la magie de Chevaliers sans armure, présenté en mai dernier, et prouve qu'il est, discrètement, l'un des chorégraphes les plus talentueux de la danse contemporaine.

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"La perfection tutoyée"
Gérard Mayen, Danser, juillet / août 2006

Est-il permis de retenir – aussi – la qualité technique comme suprême qualité chorégraphique ? A cette aune, la nouvelle pièce de Paco Dècina, Chevaliers sans armure, tutoie la perfection. De sa partenaire de longue date, Valeria Apicella, on sait qu'elle s'est formée à la technique Cunningham et au contact improvisation. Ces deux sources irradient leur long duo. Le geste s'y déploie avec une stricte exactitude disponible ; un doux flux constant distribue les coordinations selon leurs logiques les plus abouties, sur une riche diversité de plans, et ménage entre interprètes une poésie maîtrisée des transferts et des réceptions. L'effet est hypnotique et donne à percevoir l'impalpable de l'absence qui se révèle au contre-jour des présences. Il en émane un pouvoir de fascination qui aurait pu s'épargner l'insistance que trahissent ici l'alanguissement souligné d'une posture, là le recours excessif à une musique – au demeurant magnifique – qui recompose une fable spirituelle fantastique.

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"Couleur indigo"
Bernadette Bonis, Danser n° 264, avril 2007

Paco Dècina nous plonge dans un rêve, écho du monde, éventail de soie irisée : Indigo emblème de poésie. Tout de suite, le décalage s'installe avec les ondulations d'une danseuse derrière une bande de tissu tenue par deux danseurs à différentes hauteurs. Tout au long de la pièce, les variations de l'espace et celles de l'ombre et de la lumière colorées s'accordent à une gestuelle fluide comme l'eau, douce comme un rayon de lune, ponctuée d'humour fantasque. Il y a de très jolies images, tel cet alignement des danseurs en fresque ou, à la fin d'une large course des danseurs autour de la scène, celle d'un homme en noir tournant sur lui-même un danseur accroché à chaque bras. Mais la pièce gagnerait à être resserrée pour éviter que la dernière partie – qui recèle peut-être les meilleurs moments, y compris un solo de Paco Dècina – ne soit perçue comme chaotique.

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"La vibration des corps ordonnée par le souffle de Paco Dècina"
Rosita Boisseau, Le Monde, vendredi 6 février 2004

Soffio, la nouvelle pièce du chorégraphe napolitain, entre oubli de soi et supraconscience

Quelques secondes suffisent pour que Soffio, la nouvelle pièce du chorégraphe Paco Dècina présentée du 23 au 26 janvier au Théâtre de la Cité Internationale à Paris, impose la beauté de la présence pure des corps sur un plateau. Quelques secondes de cette immobilité vibrante, dans laquelle l'artiste napolitain est passé maître, pour plonger au cœur d'un mouvement infini, dont les six interprètes – trois femmes et trois hommes- vont se faire les médiums. Modestes et insolents de talent, les danseurs réussissent le prodige de raconter qu'ils ne sont que les véhicules ponctuels d'un mouvement qui les dépasse. Ce phénomène exige de la part des interprètes une transparence maximale doublée d'une présence charnelle forte. Entre oubli de soi et supraconscience, un paradoxe qu'on observe rarement avec autant d'acuité.

Un training spirituel

En italien, soffio signifie souffle. Quel souffle que celui qui rassemble, dans une même respiration, les danseurs disséminés sur scène, dans des enchaînements gestuels différents ! Pas de découpage sec des actions, mais une éclosion de boucles et spirales sans cesse renouvelée d'un point à l'autre de l'espace. Cette complexité de la partition chorégraphique, alliée à un vocabulaire non moins passionnant, pose Soffio au rang des meilleures pièces de Paco Dècina. Depuis plus de dix ans, le chorégraphe, qui a bâti sa réputation dans les années 1980 avec de charmantes tranches de vie napolitaines, a développé une recherche tout à fait inédite. Entre la médecine chinoise et l'étude des philosophies orientales, il a raffiné un training physique et spirituel, dont la base de réflexion réside dans le lien de chaque organe au cosmos. La danse n'appartient presque plus à l'interprète, elle est incarnation d'un principe vital. Dans Soffio, il semble parfois que c'est le plateau qui travaille tout seul, qui fait œuvre en quelque sorte, activant les apparitions et disparitions des danseurs au gré des changements de lumières. On retrouve l'appétit de Paco Dècina pour l'obscurité, les ombres portées, les contrepoints gestuels subtils. Sur des musiques indiennes, les duos au sol surprennent encore et toujours par les corps qui coulissent étrangement et se suspendent en l'air dans des échappées jamais vues. Un temps immense s'installe.

Citons tous les interprètes qui donnent la mesure de ce qu'est la qualité profonde d'un mouvement : Valeria Apicella, Noriko Matsuyama, Silvia Bidegain, Rodolphe Fouillot, Jorge Crudo, Orin Camus.

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"A propos de Chevaliers sans armure"
Judith Michalet de la Scène Nationale d'Orléans, mai 2006

Avec Chevaliers sans armure, Paco Dècina poursuit sa recherche sur l'essence du geste. Il tente de rendre visible les fluctuations intérieures imperceptibles qui modèlent les corps sans armure, sans carapace, l'écoute de leurs métamorphoses organiques, de leurs palpitations incontrôlées, de leurs sursauts imprévisibles. Il s'agit d'une danse non conquérante, non héroïque, du moins au sens ordinaire du terme. Car c'est un autre combat que ces corps se livrent. Ils n'affichent pas une puissance combative ou une volonté de terrasser un ennemi. Ils se débarrassent au contraire de toutes les protections factices qui entravent la maîtrise de leur propre fragilité. En menant un combat contre l'armure, ils acquièrent paradoxalement une force nouvelle. Ils se rendent donc volontairement vulnérables, rejoignant un état quasi-larvaire. Torsions embryonnaires contre parades chevaleresques. D'où l'invention d'une gestuelle inédite chez Paco Dècina, notamment dans l'impressionnante appropriation du sol par les corps et dans les enlacements-entrelacements des danseurs, d'une sensualité qui précède tout érotisme, s'apparentant davantage des étreintes gémellaires.

De même que dans Intervalle, précèdent duo du chorégraphe, Chevaliers sans armure est une pièce qui déploie une danse compacte. Mais la gestuelle est moins compulsive, le rythme plus lent. Justement parce que les corps luttent davantage avec le monde extérieur, comme écartelés, soumis à une attraction bipolaire: vers l'armure et vers corps amorphe.

Il y a ainsi trois moments distincts dans ce duo: d'abord les deux danseurs vêtus de costumes noirs évoluent horizontalement dans un couloir de lumière rouge, ils s'épousent avec évidence, bien qu'extraordinairement, et progressent par enveloppements puis dèplis ; ensuite, apparaissant dans des costumes blancs, ils entrent dans une phase plus aÉrienne, plus romantique, plus verticale, plus en proie à l'inquiétude et au doute; enfin, ils retrouvent la gravité, la pesanteur, se coulent dans un flux langoureux, moins syncopé qu'au début.

Durant cette dernière partie, Paco Décina dispose sur le plateau nu des robes en tulle blanc, amidonnées, tenant debout toutes seules, comme des chrysalides. Ces tissus immaculés vaporeux sont-ils l'armure? Ou, au contraire, un hommage chevaleresque et courtois au voilement délicat dont s'enrobent les fragiles corps féminins ? Voilement qui se matérialise soudain sur scène, mais qui a fait l'objet de la chorégraphie elle-même? Voile dans lequel le spectateur lui-même s'est enveloppé? Car Paco Dècina définit avec justesse, dans un beau texte qu'il a écrit pour le programme, le rapport du spectateur à la danse. En voici un extrait :

" Par cette qualité intensive qui crée à chaque instant un nouvel espace pour se déployer, le corps du danseur devient le véhicule d'une mise en forme, et l'œil du spectateur, le témoin pour que la danse, en fait, puisse se regarder elle-même… Mais alors, qui danse? Existe-t-il véritablement une séparation entre l'interprète, l'œuvre et le spectateur? C'est dans l'écoute de ce flux vital, sans cesse métamorphosé, que la danse nous apparaît."

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"Indigo, la pureté et la fluidité du geste"
Marie-José Ballista, Le Berry Républicain, jeudi 15 février 2007

Co-produite par la Maison de la Culture de Bourges, la dernière chorégraphie de Paco Dècina est toute fraîche. Le grand théâtre en a eu la primeur. Indigo, c'est le titre de la pièce, poursuit le processus de recherches de Paco Dècina qui "interroge l'intuition et la mémoire comme soutien du mouvement dansé". L'argument est essentiellement intellectuel, mais ne cesse de rebondir sur la gestuelle du corps, de jouer sur la vibration et l'immobilité Érigées au rang de l'art.

Quatre danseurs, dont Paco Dècina, et deux danseuses, habitent littéralement le plateau blanc et nu, frôlé d'une lumière bleutée, où le seul accessoire est un oreiller, voire les robes des femmes.

En une heure trente de chorégraphie, on se laisse fasciner par la fluidité du mouvement, la grâce des danseurs dans une gestuelle presque suspendue dans l'espace, hors du temps. Les corps se cherchent, s'épousent, avec une sensualité pudique. Apparaissent des images tenant du rêve, du fantasme, des figures somptueuses, jusqu'à ce très beau solo de Paco Dècina. Si la beauté est bien là, et l'élégance, Indigo laisse cependant filtrer une forme de froideur, presque de distanciation.

Une seconde soirée est consacrée à la compagnie Post-Retroguardia de Paco Dècina avec une chorégraphie plus ancienne, Soffio.

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"Paco Dècina"
Rosita Boisseau, TéléramaSortir, du 8 au 14 décembre 2004

Faire vibrer l'intervalle entre deux corps, en faire sentir l'élasticité, la subtile tension, Paco Dècina sait faire. Ce chorégraphe, qui met aussi merveilleusement en scène l'immobilité des êtres, raffine un geste sobre et sensuel dont la portée dépasse le seuil du spectaculaire. Contempler Paco Dècina en train de danser entraîne le spectateur dans une voie spirituelle rare. Une danse qui fait du bien et dont on sort serein, ça ne se refuse pas. Le spectacle Intervalle propose deux duos : l'un sur une musique originale au piano de Xavier Klaine, l'autre sur une composition d'Olivier Renouf.

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"Intervalle, un entrelacs de duos en hommage à la lenteur"
Emerentienne Dubourg, La Terrasse n° 123, décembre 2004

Paco Dècina est un chorégraphe réputé pour la finesse et la minutie de son écriture. Même fulgurante, la trace du geste qu'il écrit laisse dans l'espace une broderie de mouvement. Quoi de plus évident pour lui d'exploiter cette notion de "l'espace entre". Paco Dècina exploite le registre de la lenteur dans lequel la notion d'intervalle se matérialise, incarnée par Valeria Apicella et Orin Camus, Noriko Matsuyama et Rodolphe Fouillot. Ces quatre danseurs constituent deux duos qui s'interpénètrent jusqu'à former la trame de la matière chorégraphique. Ceux-ci entrent en symbioses successives sur la musique originale interprétée au piano par Xavier Klaine.

Intervalle ne se permet aucun mouvement ni aucune fausse note. La pièce ne laisse voir au public qu'un fil conducteur dont il ne quitte pas l'intensité reliée à chaque interprète.

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"Soffio : le Souffle subtil de Paco Dècina"
CÉcile Faver, Presse Océan, mardi 7 février 2004

Le chorégraphe napolitain Paco Dècina vient de présenter Soffio sur la scène de l'espace culturel d'Onyx. Une chorégraphie méditative qui ne se donne pas en spectacle. A marquer d'une pierre blanche. Trois hommes et trois femmes interprè tent Soffio : Valeria Apicella, Silvia Bidegain, Orin Camus, Jorge Crudo, Rodolphe Fouillot et Noriko Matsuyama. Il est important de les nommer tant la récente chorégraphie de Paco Dècina est indissociable de leur interprétation.

Paco Dècina a créé la compagnie Post-Retroguardia en 1986. Soffio, sa plus récente création signifie en italien "souffle", il s'agit ici d'une respiration profonde, à l'unisson des danseurs et des danseuses, similaires aux Éléments épars d'un seul et même corps, immense et fluide. Ces éléments singuliers se dissocient, se rapprochent, forment des duos, se séparent dans un espace scènique dépouillé de toutes fioritures décoratives. Le lieu devient peu à peu informel. Les danseurs décrivent de lentes lignes, des spirales des volutes ou des boucles. Courbes et contre-courbes entrent en résonance vibratoire, souples, amples et précises. Les corps sont transportés au-delà d'eux-mêmes et s'extraient du plateau. Aucun geste ne morcelle ce mouvement qui n'en finit pas de se déployer. Aucun Élan exalté ne vient interrompre le flux Énergétique libéré par les six corps qui sont comme suspendus. Les variations de lumières accompagnent en contrepoint les gestes. Elles se juxtaposent délicatement aux déplacements corporels. Le spectateur, ému par les harmonies subtiles de la chorégraphie, se laisse doucement envahir par les ondulations Électro-acoustiques et les vibratos des musiques traditionnelles indiennes. Il est simultanément à l'écoute de lui-même et des gestes quintessenciés par les six danseurs. Avec Soffio, Paco Dècina excelle simplement dans l'art d'insuffler un mouvement infini, chorégraphique et spirituel.

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"Avec Intervalle, le chorégraphe Paco Dècina parle et danse d'amour"
Jean-Dominique Burtin, La République du Centre,
jeudi 27 janvier 2005

Plénitude. Ils dansent au cœur de l'air, à même le sol, à fleur de peau, entre les bras les uns des autres, à bout de doigts, de tout leur corps et c'est de toute beauté. Ils, ce sont tout d'abord Valeria Apicella et Orin Camus, accompagnés par le pianiste et compositeur Xavier Klaine. Puis leur succèdent, sur une musique d'Olivier Renouf, Noriko Matsuyama et Rodolphe Fouillot. Dans chacun de ces duos regroupés sous le titre Intervalle, le chorégraphe Paco Dècina, maître du temps qui filtre, et qui nous avait déjà enchantés la saison dernière avec Soffio, nous offre le présent d'un peu plus d'une heure de pur bonheur . Place ici à deux couples et à chaque fois à deux êtres qui s'aimantent, rayonnent, s'approchent et se repoussent, s'épousent et s'apaisent. Avec sensualité, une souveraine fluidité, une infinie délicatesse et des performances extrêmes qui ne semblent pourtant que couler de source, ces quatre interprètes sont d'une grâce absolue. Sous les lumières de Laurent Schneegans, ils se dansent et se disent comme on aime. Toujours par-dessus tout.

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"Paco Dècina : la découverte des Journées de la Danse à Potsdam"
Constanze Klementz, Märkische Allgemeine, 2 juin 2004
(traduit de l'allemand)

Soudain, ils sont là. Triomphant des ténèbres, le clair-obscur les met en lumière. Tout se tait. Rien ne bouge. L'oeil ne perçoit pas encore les silhouettes floues et le ralenti qui va peu à peu, imperceptiblement, donner son impulsion à la danse. Tous les sens doivent se délester de leurs perceptions ordinaires et s'aiguiser lentement avant de voir pleinement. La chorégraphie de Paco Dècina est assurément une découverte. La découverte de l'année, à l'occasion des journées de la danse de Postdam. Et il nous a offert une composition personnelle de grande classe pour la finale de ce festival. Soffio, le titre de sa chorégraphie, signifie "souffle" en italien, et c'est véritablement une onde irrésistible, au souffle de laquelle les six danseurs Émergent continuellement de figure en figure pour maintenir intègre, dans une mouvance perpétuelle, l'union naturelle et mystérieuse des corps. Trois hommes et trois femmes habitent l'immense espace nu de leurs silhouettes en mouvement, nouant et dénouant à l'infini leurs relations dans un subtil et étrange détachement. Des impressions naissent irrésistiblement de ces évolutions. Surgissent alors de légers paysages mouvants et de fluides architectures. Nos yeux, maintenant accommodés à la pénombre, se perdent dans une découverte foisonnante. Rares sont les chorégraphes qui osent se hasarder dans un tel concentré de danse méditative, accompagnée de temps à autres d'un timbre extrême oriental en résonance, sans tomber dans l'ésotérisme. Mais, d'emblée, Paco Dècina pose et transpose les critères. Les danseurs se délestent de leur poids, de sorte que leurs corps semblent simultanément de soulever et se recevoir. Il ne manque jamais une rotation, un redressement ou un équilibre, il ne laisse jamais s'insinuer la moindre brèche entre le développé d'un geste et les poses. C'est en France, que cet italien a formé sa compagnie à sa méthode personnelle d'entraînement physique et mental, et ce en l'espace de dix ans. Et sa persévérance porte ses fruits. Une telle harmonie entre les danseurs se voit rarement. Comme en contrepoids aux corps abandonnés au temps et à l'espace même, Paco Dècina assied sa chorégraphie sur une conception nouvelle de la géométrie, Élément d'une impressionnante composition. Même la symétrie dans Soffio n'introduit pas de combinaisons ordinaires, ce qui laisse présumer autant des qualités que de l'harmonie de la composition. Au contraire, qu'un danseur adopte une attitude, l'autre répondra par l'attitude opposée. Un pied s'avance dans l'espace et donne au bond toute son impulsion. Chaque pas de cette chorégraphie est à lui seul un Évènement, et le suivant en est un autre encore, qui surprend toujours. La chorégraphie de Paco Dècina n'est décidément rien d'autre qu'une école magistrale de l'abstraction, conçue comme un immense champ d'exploration, un champ d'exploration qui se forge ses propres lois.

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"Intervalle de Paco Dècina : Éloge de la lenteur"
Cécile Favier, Presse Océan, 3 juillet 2004

Paco Dècina vient de présenter Intervalle, une pièce chorégraphique dans laquelle deux duos s'entrelacent, comme les deux versants d'une même idée : celle de la lenteur.

Un homme, une femme, deux duos : celui composé par Valeria Apicella et Orin Camus et celui formé par Noriko Matsuyama et Rodolphe Fouillot. Un premier et un deuxième duo ? Une matière chorégraphiée ? Peu après cette troisième représentation de l'année de sa pièce Intervalle, créée en mai 2004 lors d'une résidence à Falaise (Calvados), Paco Dècina explique sans se justifier : "Matière, cela signifie pour moi quelque chose d'informe que l'on saisit, précédé d'une intuition, quelque chose de l'ordre de la compréhension. La lenteur est apparue seule. Elle contient la rapidité et oblige à l'honnêteté avec soi-même. La danse est cet instrument de connaissance de soi et des autres."

La partition monotonale pour piano, écrite et interprétée par Xavier Klaine, commence par esquisser un espace suspendu. Puis, d'instant en instant, l'intense lenteur des gestes le métamorphose. Chaque forme se meut et s'étire avec mansuétude et fermeté (…). Le spectateur n'est pas placé devant ou face à Intervalle, mais à l'intérieur d'un entre-temps chorégraphique, qui mène d'un lieu à un autre, sans que la question du début ou de la fin se pose. Son regard entre dans les plis d'une texture, construite de micromutations et de microruptures nécessaires et infinies. Les courbures anguleuses écrites par Paco Dècina ouvrent en chaque interprète, féminin et masculin, un espace auratique, qui accueille toutes les possibilités d'un corps habité et traversé par la relation à l'autre, vécue comme expérience d'ajustement et de territorialisation. Regardants et regardés se retrouvent dans un lieu décloisonné qui les oblige à fermer les yeux pour mieux voir et à dépasser l'évidence du visible gestuel. Proche et lointain en même temps.

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"Paco Dècina – Intervalle"
Philippe Verrièle, www.webthea.com, mercredi 22 décembre 2004

Intervalle de Paco Dècina, une pièce chorégraphique dans laquelle deux duos s'entrelacent, sans anecdote, autorise toutes les interprétations sur les figures du couple même si ce n'est pas l'intention de l'auteur.

Pour une fois, il est utile de savoir comment la pièce a été faite. De savoir que Paco Dècina est resté fidèle à cette démarche qui, depuis Neti-Neti (2000), lui fait refuser le moindre support d'anecdote. Ici, juste un piano en fond, pas de décor, un homme, une femme en deux duos : celui dansé par Valeria Apicella et Orin Camus puis par Noriko Matsuyama et Rodolphe Fouillot. Aucune autre matière que la danse seule, une danse très pure et intérieurement virtuose (question de concentration et de maîtrise du rythme, alternativement lent puis accéléré). Tout est une affaire de relations emmêlées et induites par le partenaire. Le premier duo Étudie les relations intriquées, amenant l'homme à pénétrer dans la sphère d'intimité de la femme, complétant les vides par son plein, sur une musique composée et interprétée par Xavier Klaine, d'une retenue extrême.

La distance qui unit les interprètes

Puis lui se couche, un autre prend la même pose, le pianiste se lève et sort, une nouvelle danseuse entre ; le premier danseur est sorti. La transition permet de ne pas opposer les deux parties, elles sont les deux volets d'une proposition travaillée d'une seule pièce. Cette fois la distance unit les interprètes, la bande-son, étrange, oblige à une attention nouvelle. Le regard reste entre ces deux corps et piste la tension. Certes, il n'est question que de la distance juste des corps quand ils abordent le territoire de l'Autre. Mais, comme le faisait, en son temps, remarquer Cunningham, lorsque deux êtres entrent sur scène, il se raconte déjà quelque chose... Inutile d'en rajouter. Et l'histoire que permet de se raconter cet Intervalle est celle de toute histoire de couple qui veut durer et donc trouver la distance juste entre la fusion et l'autonomie. Il s'agit présentement d'un excès d'interprétation, mais ce double duo superbe autorise parfaitement cet abus, d'autant que c'est aussi l'histoire des danseurs.

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"Un corps libre pour s'exprimer"
Claude Defresne, La Nouvelle République du Centre-Ouest,
lundi 22 janvier 2007

Soir du 19 janvier, silence dans la salle, au Minotaure. Le spectacle Chevaliers sans armure qui commence, dans des lumières d'un rouge profond, commande attention, concentration.

Les deux danseurs, Paco Dècina, le chorégraphe, et Valeria Apicella, interprète, entrent en scène et captivent immédiatement le public. Ils vont exprimer la liberté des corps par la danse. Pas forcément par la seule gestuelle, l'immobilité, comme le silence faisant partie intégrante du style Dècina. Ses chorégraphies sont souples, libres, les corps s'exprimant comme après s'être détachés des contraintes physiques.

Enlacements, entrelacements, appropriation du sol, liberté du corps. C'est la vie qui passe, celle des individus que nous sommes, qui est présentée ici, après abstraction des pesanteurs, des lignes droites, de la morale. La lecture que chacun peut faire d'un tel spectacle est libre elle aussi, en fonction de sa propre histoire. La musique, du duo Winter Family, lorsqu'elle est présente, orgue ou piano, s'accompagne de paroles poétiques qui approfondissent l'atmosphère de liberté charnelle et de beauté. Et cela dure plus d'une heure, cet univers qui respire, qui souffle, qui explore et qui s'offre. Des ombres qui cachent, de délicates lumières qui se posent sur une main ou une épaule, et le subtil existe.

Un moment de partage

Après le spectacle, Paco Dècina et Valeria Apicella ont pris le temps de partager un moment riche en enseignement pour le public curieux de savoir comment peuvent être construites des chorégraphies aussi personnelles. Ils se sont expliqué sur le cheminement intellectuel et le travail entrepris pour cette création très originale.

Ce spectacle était proposé dans le cadre du festival Les Eclectiques, organisé par la Halle aux grains, Scène nationale de Blois.

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"Salto nel Vuoto"
Jindriška Kodícková, www.divadlo.cz, 14 septembre 2005

Salto nel Vuoto ne tisse pas une trame narrative mais nous invite dans un espace spirituel voisinant avec l'infini. Le spectacle permet aux danseurs d'exploiter le mouvement jusqu' aux détails intimes des battements de cœur. Des miniatures chorégraphiques empreintes de calme et de quête mènent progressivement à un savant travail de groupe. La musique de Jan Burian résonne comme un décor sans évoquer la virtuosité vécue par les danseurs. Le spectateur retient son souffle, s'ouvre à la fantaisie et plonge dans un espace vide qui se teinte de secrets mystiques. Il permet aux sentiments de faire naître un état qui dure et perdure encore...

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"Simple comme le souffle"
Bernadette Bonis, Danser n° 217, janvier 2003

Soffio : le souffle. Dans le cadre de sa résidence au Théâtre Paul-Eluard de Bezons, Paco Dècina présente cette création. "Depuis quelques années, je ne fais plus de spectacles, je travaille… ", dit-il en riant pour signifier qu'il s'est libéré des bavardages nés de l'angoisse des jeunes chorégraphes et s'est recentré sur la danse. "Il m'est devenu clair qu'en interrogeant les corps, l'espace, le mouvement, on ouvrait une possibilité à autre chose que la parole." Ce qu'il cherche est au-delà d'un produit conventionnel, même si, finalement, il construit une pièce à offrir en partage aux spectateurs. "En réalité, l'enjeu est d'accepter la page blanche, l'espace vide." Soffio s'inscrit dans cette veine où, par le refus de ce qu'il connaît et sait faire, le danseur abandonne ses défenses et découvre que le mouvement parle de lui-même. Loin d'une mécanique, il est source d'émotion. "On voit tout à coup comment le vécu de la personne insuffle une énergie, dirige un mouvement, coince une articulation. J'utilise l'espace blanc comme un moyen d'investigation sur nous-même et sur le monde." Ainsi Soffio se présente sur une scène vide, "parcourue de mémoire et de trajectoires". Plus légères qu'un décor, les lumières suggèrent à chacun son monde. Olivier Renouf combine la musique classique indienne, chère au chorégraphe par son ouverture vers l'infini, et la musique Électro-acoustique. Dans sa recherche de simplicité, Soffio est une invite pour chacun à méditer et à Élaborer son monde.

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"Soffio. La transmutation du geste, l'errance des idées"
Gérard Mayen, www.mouvement.net, février 2003

(...) Le geste dit tout. Le titre même y suffit : Soffio, comme souffle en italien. Souffle porté par des sonorités indiennes, choisies pour leur vertu d'évocation de l'infini. Ainsi trois hommes et trois femmes paraissent ici de passage, toujours appelés ailleurs, plus loin ; c'est-à-dire plus profondément dans un intérieur d'eux-mêmes, qu'ils observaient en vigies laconiques. Tout leur être transmute dans l'amplitude et la souplesse d'un espace flottant. Leur présence muette trace de fluides lignes d'absences, creuse de lentes résistances, enveloppe de fugaces parenthèses. Danses d'esquisses et d'estampes, du dessin précis et suspendu sur une inflexion ondulée d'aquarelle ; le passage effilé, même au sol, effleuré. Isadora Duncan n'aurait vraisemblablement pas renié cette Énergie de la perpétuation vibratoire, qui transporte le spectateur dans une qualité de perception méditative. L'extraction du souffle vital insaisi, jusque dans la dense épaisseur des chairs, est une opération délicatement vertigineuse, substantatoire, lorsqu'elle opère sur la carcasse baraquée de géants inspirés qu'offre l'apparence extérieure de deux danseurs hommes (...).

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"Non era giorno, non era notte. Une danse solitaire dans le temps"
Article paru sur le site italien scanner.it, juillet 2002 (traduit de l'italien)

(…) Cachée dans l'ombre du temps, la danse commence son monologue qui se traîne vers l'infini. Sinueux mouvement et mélodie au goût oriental qui scande l'inexorable passage du temps en créant une dualité convergente nappée d'émotions. Le corps se fond avec la lumière, l'accompagne et s'en détache. Un corps qui semble s'extraire de lui-même, qui s'arrête, s'observe et renaît. Des mouvements lents et chargés d'une force retenue….
La compagnie Post-Retroguardia lance un pari à la danse contemporaine en mettant en scène la racine de la musique et du mouvement. Paco Dècina exprime son expérience de chorégraphe en interprétant une danse entre l'air et l'espace. Une gestuelle exceptionnelle parvient à inviter à chaque mouvement en sensibilisant aussi le public étranger au monde de la danse, une émotion étrange, indéfinie mais intense. Un spectacle qui mérite d'être vu et vécu plus d'une fois pour en saisir tout le sens. Déjà, dés le premier pas on en comprend l'originalité, la force communicative et à peine le temps de se sentir participer, que déjà tout change. C'est la résultante d'une danse qui n'est pas un impact mais qui effleure, envoûte avec délicatesse et douceur.

Un danseur qui danse avec lui-même comme s'il était confronté à un nouveau corps à découvrir, vivant lui-même dans la musique. Un papillon qui joue avec la lumière.

Non era giorno, non era notte, se situe volontairement dans un passé primordial, où n'existe rien ni personne.
Le vide se fait sentir et devient l'élément clé interprétant la solitude et l'espace par une musicalité métallique à l'état brut, aux sons simples et coupants.
Un spectacle méritoire qui laisse une sensation de détachement, une sensation de quelque chose d'obscur qui dans cette lumière jouant avec le noir, reste caché derrière un doux mouvement, mimant la naissance de chaque créature.

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"Neti-Neti, Lettre au silence, Summa Iru de Paco Dècina"
Rosita Boisseau, Télérama n° 2706, du 24 au 30 novembre 2001

Il y a le mystère (palpable) d'une danse vécue comme une expérience spirituelle et l'évidence d'un geste juste et beau, parfaitement accordé au corps qu'il l'interprète.
Cette articulation rare de l'âme (puisqu'il faut bien l'appeler ainsi) et de la chair, le chorégraphe Paco Dècina, féru de médecine chinoise et de philosophies orientales, en offre la magie avec une simplicité déroutante : une sorte d'essence de la danse, concentré de vingt ans d'explorations aiguës du mouvement jusque dans ses ramifications les plus souterraines. Mais plus qu'un artiste d'excellence, Paco Dècina est surtout un être accompli, apaisé. Au-delà du spectacle, ce Napolitain parti pour devenir ingénieur avant de se révéler danseur - revendique un art libre, interface poreuse entre l'être et le monde. Ainsi Lettre au silence (1998), solo tournoyant, griffé d'angles aigus, et Neti-Neti ("Ni ceci, ni cela", dans la tradition indienne), duo doux et noueux glissant au coeur de l'être mâle ou femelle, portent l'empreinte de cette démarche. La gestuelle en est souple et sculpturale, avec un somptueux travail des mains et des bras, des jambes nerveuses. Sur le plateau, les danseurs semblent chargés d'un secret : celui de la vie, de la matière et du désir jamais assouvi de transcender le destin humain.

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"Retours aux sources"
Marie-Christine Vernay, Libération, vendredi 25 mai 2001

Hervé Robbe et Paco Dècina retrouvent le mouvement et le corps au Théâtre de la Ville

Après avoir proposé des corps dans tous leurs états, des scènes hors de la scène conventionnelle, des théâtralités diverses et des performances, le Théâtre de la Ville revient au mouvement porteur de sens. Avec un programme un peu lourd, trois pièces assorties d'entractes, les spectateurs retrouvent une danse qu'ils connaissent bien, celle, issue des années 80, qui privilégie le rapport à l'espace et au temps, le corps autonome proposant sa propre sémiotique. Avec Hervé Robbe et Paco Dècina, on revient à "ce qui se danse", en quittant une vision critique de la danse ou de la posture. Cela fait un curieux effet. Comme si, en si peu de temps - à peine dix ans -, on s'était habitué à des écritures qui remettent en cause leurs antécédents ou les mettent en perspective, comme d'ailleurs la danse des années 80 le faisait avec le ballet, la danse "moderne" et l'idée d'un art du divertissement. La figure du solo sert cette nouvelle concentration sur un corps autonome et signifiant, pris dans son mouvement. Créé en 1999, Polaroïd est un autoportrait du chorégraphe Hervé Robbe.

Il y interroge son parcours de fils d'ouvrier directeur de centre chorégraphique national. Il écrit son histoire sur les murs d'une cité que le vidéaste Aldo Lee a filmés, ces murs d'une barre HLM de Lille qui contint son enfance. Profession de foi. Au pied du paysage originel projeté, il danse sa construction alors que la cité est vouée à l'implosion.

Utilisant le sol en variant les appuis, il ne propose aucune narration, ouvrant l'espace par un mouvement ininterrompu dont la fluidité est à peine troublée par une hésitation en suspension. Au ras du déséquilibre, Hervé Robbe est rattrapé par sa danse profession de foi. Paco Dècina ne doute pas non plus de sa danse. Dans son solo Lettre au silence, il propose sa lecture des œuvres du plasticien italien Raffaele Biolchini, sous la forme de tablettes où l'artiste grave des signes abstraits. Le chorégraphe fait de même avec son corps, pour lequel il invente un alphabet secret tout en beauté calligraphique. Secrète féminité. étirement, immobilités, la danse est ici une histoire de motifs, broderie où le corps très viril convoque une secrète féminité venant des bras, des mains. Sans qu'il s'agisse d'une copie ou d'une transposition, on n'est pas loin des mudras indiens (gestes symboliques utilisés dans les danses indiennes), dans leur abstraction et non dans leur valeur symbolique. Les musiques suggèrent d'ailleurs fortement la présence de l'Inde et la dimension sacrée de ses danses. On le voit tout autant dans le duo qui suit Neti-Neti ("ni ceci, ni cela"), où le ça trouve un équilibre entre féminin et masculin.

Le mouvement lent et continu ne dit rien d'autre, que sa force de persuasion et de pacification. Que les corps mesurent l'espace qui les sépare mais ne les empêche pas de danser ensemble, ou qu'ils roulent l'un sur l'autre, l'un avec l'autre, ils font danse commune, unifiée. Odeur subtile. Les deux interprètes, Valeria Apicella et Paolo Rudelli, avec une intouchable sérénité, dans la lenteur de l'adage, répandent une odeur subtile, celle qui émane des êtres quand toutes les braises du désir se sont Éteintes, quand tout a été consumé et qu'il ne reste plus qu'un secret partagé. Ce seul duo aurait suffi à nourrir une soirée fort sérieuse.

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"Neti-Neti. Le corps, ce lieu de mémoire"
Philippe Verrièle, L&A Théâtre n° 3, Octobre-Novembre 2000

"Je suis à une étape de ma recherche où j'ai besoin de laisser s'échapper toutes les paroles, les projets et les idées construites, pour inventer et projeter au corps un espace blanc. Un espace dédié à ce qui n'est ni affectif, ni psychologique, libre du désir et de la peur et à l'écoute du mouvement (...) La fluence de la matière, la liberté des articulations, la tactilité au-delà de la peau sont les thèmes de ce duo."

II faut savoir lire les chorégraphes avant même de laisser parler leurs pièces. Comme un préambule. Pour sa dernière création Neti-Neti (Ni ceci, ni cela) Paco Dècina livre un duo, baignant dans une atmosphère musicale très originale, portant à une rêverie sacrée. Lumières, sons, fluidité du mouvement contribuent à l'évocation des éléments aÉriens et liquides.

Nouvelle déclinaison du duo, les liens qui s'y tissent pourtant entre les deux danseurs échappent à toute caricature, révèlent une singulière manière d'être à deux. Renouvellement des contacts, de l'approche, de la distance entre les corps, de la quête de l'autre, de son renoncement.

Les deux interprètes Valeria Apicella et Paolo Rudelli donnent vie à une danse Étonnamment dépourvue d'effets spectaculaires, poussant jusqu'à l'ultime le dépouillement, pour une mise en avant du corps sculptural magnifié par la lumière. On peut soudain lire, à corps ouvert, sans se laisser emporter par une quelconque émotion perturbatrice. La sobriété n'a rien d'atone. Elle permet de se retrouver au coeur de l'essentiel, à la source de la danse, de l'être-là, à la magie du corps qui se meut dans cette Émouvante fragilité, et se laisser aller à cette mémoire du mouvement inscrite comme un patrimoine en chacun de nous.

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"Paco Dècina. Lettre au silence, Neti-Neti"
Irène Filiberti, Programme de la saison 2000/2001
du Théâtre de la Ville
(Paris)

S'il faut une certitude intérieure pour exister, il semble bien que Paco Dècina ait place la sienne dans la danse. Danseur de l'immobile, comme on a pu dire justement de lui, le chorégraphe réfléchit sa danse du côté du recueillement. Elle est un travail du passage qui, étape après étape, demande à s'extraire de la rumeur du monde pour faire son nid dans le silence, s'abandonner à l'espace. Affinant sa gestuelle - faite de poses, de postures, de figures - qui revisitait avec autant d'aisance les mosaïques byzantines ou les peintres de la Renaissance italienne, Paco Décina s'est peu a peu dirigé vers l'abstraction. Les corps subtils qui intéressent le chorégraphe impriment désormais à son travail des effets de vibrations, de transparence et composent avec une gestuelle qui tient de la calligraphie. Depuis la méditation poétique sur la mort que certains ont pu voir au Théâtre de la Ville dans Ciro Esposito fu Vincenzo, pièce créée en 1993, son travail a subi plus d'une transformation. Avec une danse pleine, charnelle, fluide, le chorégraphe atteint une simplicité qui tient de l'épure. C'est la première chose qui touche les sens dans Lettre au silence et Neti-Neti, un solo suivi d'un duo, dénudés de tout apparat, à l'écoute du seul mouvement. Dans le premier, Paco Dècina relit à sa façon les oeuvres d'un plasticien italien, Raffaele Biolchini, des lettres qui se présentent sous la forme de tablettes de terre cuite où I'artiste a gravé des signes abstraits. Debout dans un rai de lumière, le chorégraphe avance lentement. Comme s'il parlait a I'invisible, ses bras dessinent des arcs, son corps devient une courbe où les gestes s'étirent enroulant leurs motifs. Une suite de hiéroglyphes secrets en découle. Dans le texte muet de cette écriture composée de traces ou se mêlent mémoire et imaginaire, Paco Dècina entretient un mystérieux dialogue avec le monde sensible. Qualités que le chorégraphe reconduit dans son duo Neti-Neti dont le titre est emprunté a un dialecte de l'lnde. Le terme signifie "ni ceci ni cela" La sagesse qu'il contient, liée au détachement, est inscrit au cœur du processus de travail et oriente l'écriture de la pièce. Là, deux interprètes, Valeria Apicella et Paolo Rudelli, se livrent avec talent au périlleux exercice d'un mouvement lent et continu qui sans cesse se déplie, se délie, multipliant les courbes et les entrelacs. Précieux sans esthétisme, résolument libre dans la forme, ce chant des corps vers le silence se déroule sur fond noir nappé de lumière.

A la recherche d'un espace neutre où se dénouent les tensions, les oppositions, Paco Dècina réalise une architecture des corps dont la qualité pacifie sacrement les cœurs.

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"Souffle contemporain sur la Passerelle"
Ouest-France, vendredi 2 avril 2004

Performance Épurée de la Compagnie Paco Dècina

La compagnie Paco Dècina – Post Retroguardia a présenté son dernier spectacle Soffio (Souffle) à la Passerelle, mardi soir. Une chorégraphie Épurée est puissante, qui a coupé le souffle aux amateurs de danse contemporaine.

Pas de décor, simplement six danseurs sur scène. Mais quelle présence ! La performance de la compagnie Paco Dècina - Post Retroguardia est Époustouflante. Dans sa nouvelle création, Soffio, Paco Dècina fait vibrer les spectateurs à travers un langage corporel subtil. Les amateurs de danse contemporaine ont apprécié cette chorégraphie Épurée présentée à la Passerelle mardi soir, tandis que les non-initiés ont peut-être eu plus de mal à se plonger dans cet univers peu conventionnel.

Pourtant, à travers ces six individualités (trois hommes, trois femmes), des histoires se tissent et se racontent rien qu'avec le corps. Couples, trios, des trajectoires se croisent et se décroisent au rythme de la musique traditionnelle indienne. Le public s'imprègne de ces vibrations corporelles, musicales et spirituelles. Lents ou Énergiques, les danseurs s'expriment à travers leurs corps tout au long de phrases chorégraphiques. En appui ou en équilibre, ils font preuve d'une incroyable vélocité. Ils se font plaisir, s'abandonnent totalement, tout en réussissant à insuffler ce « lâcher-prise » au public.

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"L'état de danse"
Pascale Fauriaux, La Montagne, lundi 21 avril 2003

Dernier spectacle de danse de la saison de la Comédie de Clermont, Soffio, présenté vendredi soir à l'Opéra municipal, est un moment rare et fort. Avec cette chorégraphie, Paco Dècina laisse toute sa place à la danse.

Inutile de chercher de la théâtralité dans « Soffio ». Cette pièce, coproduite par la Comédie de Clermont, qui a accueilli la compagnie Post-Retroguardia en résidence au mois de janvier, est centrée sur le mouvement. Le mouvement débarrassé de toute compromission, le mouvement comme mode d'expression unique, le mouvement travaillé en profondeur. À partir des articulations, les corps des six danseurs sont transformés, après s'être rendus malléables. Et disponibles...

Des marches explorent les directions, les corps s'étirent aussi en jouant avec l'idée de direction. Dans la première partie de la pièce, les mouvements s'imposent en prenant le temps. La lenteur invite à l'apaisement, celui nécessaire à la possibilité, pour le spectateur, d'être, lui aussi, disponible à la danse qu'il reçoit.

Toujours au cœur de la pièce, le mouvement est mis en valeur par des costumes sobres et très bien adaptés, par un beau travail d'éclairage, par une musique elle aussi en adéquation avec la chorégraphie – essentiellement des extraits de musiques traditionnelles de l'Inde – et qui sait s'effacer pour laisser une place au silence. Mais, surtout, la remarquable maîtrise technique des six interprètes, concentrés sans relâchement pendant toute la durée de la pièce, permet au mouvement de s'imposer.

Dans les duos, des rapports de forces s'établissent. Pas d ceux dont on peut parler pour évoquer des relations humaines, mais ceux dont parlent les physiciens, qui mettent en jeu le poids des corps.

Directions explorées, forces expérimentées, « Soffio », comme « souffle » en italien, non seulement malgré cette volonté d'abstraction, mais grâce à elle, dégage une émotion forte. La tension s'installe petit à petit, dans la fluidité. Des changements de rythme contribuent à cette progression. Comme ce moment où les danseurs se rejoignent pour former une sorte de pyramide humaine sans cesse en mouvement. Peu après, statiques, assis, ils se figent quelques instants dans des figures à l'aspect calligraphique.

Une partie composée de duos successifs balaie la lenteur qui a précédé, pour imposer, au contraire, un rythme incisif, et les danseurs sont tout aussi virtuoses dans la rapidité. Si Paco Dècina a voulu donner l'idée d'un souffle, le spectateur, lui retient le sien, face à la tension qui s'est installée, et à la performance des interprètes. Et sans vouloir « faire beau », le chorégraphe signe de très beaux moments, de danse, qui invitent à la méditation. Quand la danse crée un état de grâce.

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"Festival « Plurielles » : la grâce du corps sage"
F.M., L'Éclair, vendredi 12 avril 2002

D'où vient que le temps se dilate au contact visuel du travail de Paco Dècina et de la Compagnie Post-Retroguardia ? De deux pièces courtes, un solo, Non era giorno, non era notte, et un duo Neti-Neti, dansées par Paco Dècina, Valéria Apicella et Paolo Rudelli (représentés sur l'affiche du festival « Plurielles »), émane une grâce telle qu'elle comble toutes les aspirations contemplatives du rêveur, aussi bien qu'elle délie le geste jusqu'à en faire la matière même de la pensée. Le corps est un dormeur extatique, un cosmonaute sur la toile, une fleur ouverte sur le printemps.

Sur le tapis du théâtre Saragosse, Paco Dècina est aux prises avec la relativité restreinte : il sculpte l'espace et le temps, sous le halo diffus d'un projecteur. Son art est méditatif, né d'ascèse et d'intériorité. Son corps parle tous les corps de la création. Ses gestes sont à la recherche d'une philosophie ancienne, qui semble les avoir fondés. Ils se souviennent de tout, du temps où nous Étions des dauphins et nagions sous l'écume. L'environnement était une membrane cytoplasmique et le mouvement fœtal. La sagesse commande de s'abstenir d'interpréter plus avant pareil apprivoisement de l'impalpable : on ne circonscrit pas l'art du vide. Que l'on se réfère à l'ancien Japon ou aux mantras indiens ! Ce qu'il nous fut donné de voir en clôture du festival « Plurielles » ne souffre pas d'adjectif. Un fluide, un alcool lucide, la distillation du temps dans nos veines…

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"Neti-Neti, une chorégraphie puissante, et fluide"
C.P., Journal de Saône et Loire, vendredi 29 mars 2002

Festival Art Danse à l'Espace des Arts

Deux pièces chorégraphiques de Paco Dècina ont été présentées à l'Espace des Arts, dans le cadre du Festival Art Danse.
La première Non, Era giorno, non era notte entraîne dans un autre espace temps. « Dans un autre temps, celui de l'oubli, nous renouons les anciens chemins du devenir. Ces trajectoires aux densités différentes, dans lesquelles on glisse pour rejouer et témoigner des rythmes et des cycles, explique Paco Dècina, le chorégraphe, qui a fait cette création lors de sa résidence à Chalon. « Un très joli moment, une danse très coulée, sur une musique méditative, qui n'est pas une musique de danse » souligne Esther Gonon, chargée de mission-développement du public danse.

Neti-Neti, duo, exhale le mouvement. Les silhouettes nimbées de lumière se détachent du fond noir. Le mouvement les métamorphosent, il se déploie comme une onde sur les corps animés, glissant de l'épaule au poignet. Les silhouettes se font écho ; usant de la symétrie pour créer un être complexe. Les corps roulent, s'enroulent, les mouvements se décomposent, les corps se désarticulent pour mieux s'envelopper encore. Plus de trois cents personnes sont venues applaudir ces deux magnifiques danseurs, Valéria Apicella et Paolo Rudelli.

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" Quand le silence est d'or avec Paco Dècina"
Annie Jeanne, La presse de la Manche, janvier 2002

Au Théâtre de la Butte d'Octeville, le chorégraphe Paco Dècina vous fera goûter la saveur ineffable du silence lorsqu'il est empreint de sensations inscrites dans notre mémoire. Faites silence et laissez le corps s'exprimer…

Dans le règne des mots, nous ne sommes que de humbles serviteurs bien souvent impuissants à toucher la terre promise. Celle où le son qui sort de la bouche Épouse, sans altération aucune, l'essence de la pensée. Une communion en somme où nul parasite ne vient engendrer le mal entendu. Le malentendu. Étourdis, blackboulés, pris à contre-pied par ces mots qui peuvent être salvateurs mais aussi des barreaux qui entravent la communication, nous avons tous eu envie de débrancher. Laisser au silence le soin de pénétrer l'imaginaire de l'autre pour enfin peut-être le toucher du souffle qui ne dit mot. La danse, parce qu'elle laisse le corps supplanter le verbe, déracine nos repères et nous invite à franchir le pas vers le méconnu. L'inconnu. Dès lors, inutile de vouloir tout appréhender avec la raison. De s'obstiner à mettre un sens sur un geste, une suspension, une inflexion. Non, rester ouvert à une expression qui nus parle paradoxalement parfois beaucoup plus que les mots.

Paco Dècina vous offre sa « lettre au silence ». Un solo que le chorégraphe interprète lui-même en laissant, grandes ouvertes les vannes de l'imaginaire. « Entre ce que dit le chorégraphe et ce que vit le public, le territoire s'éprend d'imaginaire. Fertiles étendues de rêves que cultive Paco Dècina dans son refus obstiné de la démonstration. Il n'explique rien et ne postule au moindre formalisme. Sa danse, universelle, touche l'inconscient et fait surgir une mémoire du corps secrète ». Vous l'aurez compris, la danse, en tous les cas celle Paco Dècina, ne s'approprie pas un discours linéaire dans lequel chacun d'entre vous pourrait se retrouver parce qu'en terrain connu. Non, il s'agit bien de se laisser déstabiliser pour mieux ensuite se laisser transpercer. Une sorte de lettre ouverte que chacun peut interpréter à sa guise. En fonction de sa sensibilité. De son vécu. De ses sens. Neti-Neti» est un pas de deux entre Valéria Apicella et Paolo Rudelli. « Deux danseurs se livrent au périlleux exercice d'un mouvement lent et continu qui sans cesse se déplie, se délie. Leurs liens révèlent une singulière manière d'être à deux, de l'approche, de la distance entre les corps, de la quête de l'autre, de son renoncement. Ils nouent leurs bras, s'imbriquent et glissent au cœur du secret qui lie le masculin et féminin ». Vous voyez, ce sont des choses qui nous sont coutumières. En l'occurrence les choses de la vie puisqu'elles parlent d'amour. Reste à accepter que l'on vous en parle autrement qu'avec les mots. Et si d'aventure vous êtes touché sans trop savoir exprimer pourquoi. Inutile d'insister. Il est des cadeaux qui ne supposent aucun merci. Aucune explication. Il faut les prendre comme ils sont offerts. Avec amour, c'est tout !

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" Le meilleur de la recherche au rendez-vous d'Îles de danses"
Rosita Boisseau, Le Monde, vendredi 16 novembre 2001

La photo d'un buffle au repos illustre la présentation de la nouvelle pièce du chorégraphe Paco Dècina Summa Iru, qui signifie, en tamoul « reste tranquille : il n'y a rien à faire ». Tranquillité animale, sérénité d'une présence directe au monde, autant d'aspirations pour cet artiste d'origine napolitaine expert dans l'art de chorégraphier l'immobilité. Depuis le 9 novembre, Paco Dècina est à l'affiche des Iles de danses, manifestation travaillant en partenariat avec quarante-huit théâtres d'Ile de France. (…)

Féru de médecine chinoise et de philosophies orientales, Paco Dècina raffine depuis dix ans un entraînement dont la base réside dans le lien de caque organe au cosmos, la perméabilité entre l'être et l'univers. La danse, dès lors, n'appartient presque plus à l'interprète qui devient le médium d'un principe vital.
« Cette recherche rejoint un questionnement sur le rapport profond de l'être à la vie et sa capacité à s'accepter tel qu'il est. J'ai abandonné le spectacle pour retrouver la danse et une certaine innocence de la présence. » Du solo Lettre au silence au duo Neti-Neti (ni ceci ni cela), le chorégraphe plie et déplie un corps à la fois plein et poreux, dont la subtilité gestuelle touche à l'essence même du mouvement.

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"Lettre au Silence et Neti-Neti"
Pascale Orellana, www.criticaldance.com, août 2001

Le spectacle a eu lieu le 22 mai 2001. Il se compose de deux parties. Lettre au silence est un solo chorégraphié et interprété par Paco Dècina. D'emblée, le spectateur est invité dans l'univers imaginatif et délicat du chorégraphe italien installé à Paris. L'atmosphère est apaisante. Le mouvement Émerge dans une forme de neutralité, stage préliminaire à l'expressivité. Paco Dècina chorégraphie l'essentiel, intuitivement, le minimal. La pièce irradie de précision, de rigueur et de netteté. La première partie du solo est une danse ancrée dans le sol où la puissance du geste provient de la plus profonde intériorité, donnant naissance à une poétique du mouvement sans cesse reconduite, transportant le spectateur de ses nuances. L'interprète est le plus souvent en position debout, ses mouvements sont concentriques, centrés sur le haut du corps, sans ouverture du buste et des épaules. Il n'y a jamais de relâchement. Dans la 2e partie, il travaille davantage dans l'oblique. Là, des déséquilibres s'installent, allègent les postures, suspendent les temps. Une idée de gravité et d'enracinement des appuis dans le sol se dégage fortement de l'ensemble. Pour cette pièce, le chorégraphe s'est inspiré des représentations des œuvres du sculpteur Raffaëlle Biolchini, mort en 1994. L'image a toujours fait partie des procédés que l'artiste a utilisés afin d'aboutir à la partie la plus essentielle, voire archaïque du geste dansé qui saisit la vibration à l'aube du geste. Le poids du corps, enraciné, est un des liens à la sculpture, elle fait penser au socle. Très présente également est l'idée de faire Émerger le mouvement à partir de l'instance minérale qu'est la pierre. Une impression indescriptible.

Neti-Neti est un duo où une atmosphère ouatée englobe entièrement le spectateur grâce à une gestuelle recherchée et raffinée, à la musique originale et au dispositif lumineux discret mais efficace. Cette ambiance qui unit le public à un univers quasi-onirique se trouve être essentiel pour le ramener au cœur de la matière organique et gestuelle. Le spectateur est pris dans une instance qui le saisit, une communion. Les effets musicaux sont très porteurs.

Le flux, cette instance Énergétique qui anime le mouvement et dont on ne connaît pas le genre s'inscrit comme une citation vitale pour la danse à venir. On est ici dans une forme minimale du geste qui prend toute la force de ses interprètes mais qui redonne toute sa puissance au spectateur. Immobilités, contacts, détachements, frôlements, lenteur offrent des sensations amplifiées par des jeux visuels de bandes lumineuses parallèles dans les noirs-gris qui font naître des vibrations visuelles.

De plus, les quasi-immobilités des interprètes créent des écarts perceptifs où la danse ne surpasse pas le geste, où le spectateur appartient à cette union. Le duo exploite beaucoup la synchronisation comme dans une vague, un roulis de gestes qui ne s'arrête jamais. Le mouvement est toujours prix dans le même flux, sans ruptures. Lorsqu'ils s'arrêtent, ce n'est qu'une suspension qui déjà redémarre ailleurs. Le geste se déploie ici et là, puis va se retourner et se dégager sur un autre front.

Ensemble, Valéria Apicella et Paolo Rudelli illuminent. Séparés, ils se confondent avec l'espace et possèdent cette présence qui les rend intemporels. Ils dissolvent l'unité mais ne fracturent pas le tout. Il semble ainsi que l'on remonte le cours du mouvement dansé, à la recherche d'une essence.

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"D'ombre et de mystère"
René Sirvin, Le Figaro, jeudi 24 mai 2001

Intime et sobre, austère même, le spectacle se déroule presque entièrement dans la pénombre. Un solo, « Polaroïd » de et par Hervé Robbe est suivi d'un autre, Lettre au silence interprété par le danseur et chorégraphe italien Paco Dècina, avant qu'un duo de ce dernier Neti-Neti ne termine la soirée avec Valeria Apicella et Paolo Rudelli. (…)

Paco Dècina commence son solo dans le noir complet. Se détachant à peine de l'ombre, en pantalon noir et chemise assortie, le jeune Napolitain illustre un "raga pour la saison des pluies". On admire la noble élégance de la chorégraphie qui s'inspire de la danse indienne sans jamais l'imiter. Ayant parfaitement assimilé cette technique il la transpose dans son langage occidental contemporain. Un solo original et raffiné. On regrette seulement un costume aussi prosaïque pour une danse de caractère presque sacrée. On aimerait, sans tomber dans le folklore, une tenue plus intemporelle, même si le danseur incarne un homme et non un dieu.

Toujours dans un clair-obscur - plus obscur que clair - et sur un plateau nu entouré de velours noir, un couple magnifique en pantalons sombres, Valéria Apicella et Paolo Rudelli, se meut avec une extrême lenteur, illustrant des musiques de la tribu Nenec du Finistère arctique, un rituel de l'Ordre du Drukpa Kagyu, un raga de l'Inde du Nord ou une litanie de moines sur fond de clochettes. Une danse fluide, digne, même quand les corps roulent l'un sur l'autre, emprunte de mystère et de spiritualité, toujours simple et concise, pas toujours égale dans son inspiration qui réserve de splendides images de quatre blancs bras nus du couple, mêlés ou croisés, se détachant de l'ombre. Une double réussite à l'actif de Paco Dècina et une soirée réunissant quatre beaux artistes pour une danse d'ombre et de mystère.

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"De beaux voyages intérieurs qui réconcilient l'homme et le monde"
M. Neveu, www.urbuz.com, mercredi 23 mai 2001

Chorégraphes discrets, Hervé Robbe et Paco Dècina offrent chacun à leur manière une danse sensible qui met en mouvement l'impalpable : l'un fait le deuil de son enfance, l'autre danse la contemplation, l'union avec le cosmos. Une soirée qui fait de la danse un lien sacré entre soi et le monde un chemin vers la plénitude. (…)

Chez Dècina, l'intériorité est une ouverture mystique : solidement ancrée dans un univers oriental, ses deux pièces sont des joyaux de finesse et d'assurance. Le mouvement se déploie sans rupture, jaillit de sa propre fragilité, jamais friable. Dans Lettre au silence, il habite la scène d'une danse délicate, calligraphique, toujours en équilibre entre pureté et mime évoquant les figures hindoues. La musique traditionnelle indienne (résonances e la voix, vibrations du tambour, tintements) le porte dans cette célébration de l'immuable, de l'union de l'âme et du corps, de l'homme et de l'Esprit.

On retrouve la même perfection sculpturale dans « Neti-Neti », un duo où homme et femme se croisent, s'entrelacent, s'unissent. La danse est effilée mais jamais cinglante, les bras et les mains d'une douceur et d'une grâce hypnotique. Ce dénuement méditatif aux variations infinies s'approche du mystère, le frôle, s'y plonge. Entre la scène et le public passe un courant qui apaise et adoucit les aspérités quotidiennes. On appelle ça la quiétude.

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"La métamorphose des corps comme justification de l'être"
R.D., La Montagne, 31 mars 2000

Le corps à l'épreuve de la résurrection et des ses transfigurations : Paco Dècina dessine les paradoxes de l'être et du néant dans ses radicales métamorphoses. Tout en laissant au spectateur une absolue liberté de lecture. Danser ne saurait se concevoir hors d'une inconditionnelle intransigeance.

De l'intention à la perception, il y a un monde. Et même des mondes. Entre le prétexte évoqué et l'émotion répercutée, entre ce que dit le chorégraphe et que vite le public, le territoire s'éprend d'imaginaire. Fertiles étendues que cultive le rêve, que féconde la pensée visionnaire. L'espace extravagant, habilité d'une gestuelle kaléidoscopique, proliférante, relève pourtant bien des prérogatives de l'auteur.

Mais c'est la mesure de son talent créateur d'en Étendre à l'infini les possibilités, d'en multiplier les entrées. Les dimensions de Hua, un homme vivant face à un homme mort (*) , échappe à la volonté de Paco Dècina tout en demeurant fidèles au prétexte premier : La permanence de l'énergie vitale dans la métamorphose de l'être. Le changement d'état n'influe en rien sur la continuité de sa réalité, insiste le danseur d'un bout à l'autre de son œuvre.

Le langage du corps sera infini à condition qu'il nous libère du signe et de ses limites didactiques. Car la contrainte Étouffe le sens. Trop d'écriture tue le verbe. Et le verbe n'opère vraiment la transmutations des états successifs de l'être que dans l'art du passage. La transsubstantiation du geste à l'image est alors accomplie. Et l'image appartient à celui qui la reçoit et se l'approprie.

L'extrême réussite de l'œuvre de Paco Dècina tient tout autant au refus obstiné de la démonstration qu'à son insistance à écrire l'absence de toute prétention devant notre propre présence au monde. De même il ne prétend se substituer à l'intangible, n'entend cerner ce que le mot ne sait définir. Cette notion d'immatérialité lui est prioritairement source ce vie, d'inspiration. Hua, absolu dialogue entre mort et transfiguration, entre effacement et résurrection, ne veut donner un sens quelconque à l'existence.

Dècina n'explique rien, ne postule au moindre formalisme. Pour lui appartenir, ses codes néanmoins se reçoivent sur le mode de l'universel. Et ils n'atteignent à une pleine et entière intelligence que dans l'absolue et radicale indépendance de ton qui les inspire. L'écriture est continue, sans rupture, parfaitement calligraphiée par six danseurs possédés littéralement par l'intense fascination de cette syntaxe in conclusive, réitérative et paradoxalement toujours renouvelée, portée par la bande son exceptionnellement travaillée d'Olivier Renouf et Christian Calon.

Un discours en boucle qui va sans cesse s'élargissant jusqu'à cet inattendu antagonisme final des couples. Opposition qui n'est autre que le complémentaire principe des contraires. Ambivalence oh ! Combien féconde puisque porteuse de fruits… même si la question de leur destination ou de leurs destinataires reste entière.

(*) Une chorégraphie signée Paco Dècina, présentée par la Comédie de Clermont, ce soir encore à 20 heures à la Maison des Congrès.

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" La quête d'éternité de Paco Dècina, danseur immobile"
Rosita Boisseau, Le Monde, samedi 28 février 1998

Paco Dècina, Solo. Au Forum culturel du Blanc-Mesnil, 1-5 place de la Libération, 93 150 Le Blanc-Mesnil. Infini, les 3 et 4 mars à 20 h 30. Cinq passages dans l'ombre ou Trasparenze, le 6 mars à 20h30. Ciro Esposito fu Vincenzo, le 8 mars à 20h30.

Chorégraphier l'immobilité : une gageure que Paco Dècina soutient avec grâce. Peut-être la longue fréquentation d'œuvres picturales dans son enfance lui vaut-elle ce talent de l'arrêt sur image, où affleure une langueur méditerranéenne. Rien que de très naturel pour ce Napolitain de poser deux hommes figés debout côte à cote ou un garçon allongé soutenant une fille à la renverse. Ses personnages flottent, en apesanteur. Ils viennent de nulle part, n'attendent rien, se contentent d'être là. C'est une rareté dans un monde où l'immobilité semble souvent incongrue. Mais les interprètes de Paco Dècina sont passés maîtres dans l'art de l'immobilité. Un comble !

Ni figurant, ni fantôme, ni plante en pot, ils ont trouvé le point d'équilibre entre présence et absence. Ils vibrent d'une intensité douce. Frémissement de l'espace, épaisseur de l'ombre. Il faut une certitude intérieure pour exister pleinement et résister aux envolées, chutes, sauts qui harcèlent le plateau. Inactifs, mais bel et bien dans l'action, ces danseurs statiques pourraient rester ainsi des heures sans que le ballet s'en incommode ; non plus que le spectateur, happé par ces particules d'éternité. Le regard s'y repose de l'ordinaire efficacité spectaculaire. Délice. Il glisse des danseurs dansants aux autres, sages comme des images. Dans ce va-et-vient, le trouble ouvre à des sensations vaporeuses, un mystère inhabituel.

Mais ces figures recueillies vont elles bouger, comme il se doit ? Evidemment oui ! Avec les bras d'abord, et surtout avec les bras. Car Paco Dècina sait merveilleusement les chorégraphier. Qu'ils ondulent lentement comme des tentacules ou moulinent l'espace avec fermeté, ils sont toujours beaux, volubiles, pleins de nuances. Entravés dans un lainage, ils vivent encore très fort. L'air leur est doux ; l'espace, accueillant. Une secrète volupté émane d'eux. Les épaules roulent avec plaisir, les omoplates, jouent sans ostentation.

Exemplaire, le solo de Paco Dècina intitulé Infini dessine de somptueux entrelacs. Musclés, sculpturaux (grâce aux passé sportif du chorégraphe), mais incroyablement gracieux, ses bras déposent les gestes comme une prière. Des accents indiens Émaillent sa partition : poignets cassés, mains encadrant les yeux ou s'offrant comme des fleurs. Paco Dècina a la féminité au bout des doigts au point d'incarner par moments une sorte de divinité mi-homme, mi-femme. Il s'en retourne en frottant tendrement ses pouces contre ses index. Froufrou imperceptible qui résonne pour qui veut l'entendre…

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"Paco Dècina ou l'art de fasciner"
Jack Mirbeau, écho du Centre, 2 janvier 1998

Biennale Danse Emoi

« Les spectacles se suivent et ne se ressemblent pas. Après la petite déception de samedi dernier avec « les naufrageurs » de Jacques Patarrozi, nous avons été fascinés, mardi, par les « Cinq passages dans l'ombre ou trasparenze » de Paco Dècina. Cette création a pris toute son ampleur sur le plateau du Grand Théâtre municipal de Limoges ».

Comme à l'accoutumée, le travail de Paco Dècina est intimement lié aux arts plastiques. Il accorde une place importante à l'esthétique sans tomber dans l'excès.

Dans Cinq passages…, le chorégraphe a pris en considération le travail photographique de Lee Yanor, auteur des décors.
Sur le plateau est dessiné un cercle hachuré. C'est à partir de cet Élément qu'est axÉe la mise en espace et que s'exprime l'écriture de Paco Dècina.

Ce cercle est très symbolique puisque le chorégraphe a souhaité ainsi représenter un cratère avec ses coulées de laves : en fait, le Vésuve ayant détruit Pompéi.

Ce site est désormais prétexte à des réminiscences. Paco Dècina écrit avec son style si travaillé, si harmonieux, les souvenirs qu'il recherche au plus profond de la mémoire, la sienne et celle des hommes.
Le public est invité à traverser ce parcours entre « ombres et lumière », à méditer avec les danseurs créant de magnifiques images.

Au sein de ce mysticisme et de ce raffinement, des éclairages nuancés, savamment dosés et du meilleur goût, la musique installe un climat serein et suscite encore plus d'émotion.

Comment ne pas être fasciné, comment ne pas se laisser porter par cet art si complet proposé et suggéré par Paco Dècina et ses danseurs !

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"La mémoire de Christian Ferry Tschaeglé"
Jack Mirbeau, Le Monde, vendredi 4 avril 1997

Trois soirées d'hommage organisées au Blanc-Mesnil par Paco Dècina

Il y a des programmateurs qui marquent leur Époque. Disparu dans le plus grand silence, ou presque, il y a deux ans, l'œil de Christian Ferry Tschaeglé manque. Non seulement son œil, mais aussi la manière précise et discrète qu'il avait d'accompagner sans faillir les artistes auxquels il croyait. Après avoir débuté au Théâtre 18, c'est au Théâtre de la Bastille, à Paris, qu'il déploya son art. Ainsi Paco Dècina, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Caterina Sagna, Shakuntala, Francesca Lattuada, Carlotta Ikeda, mais aussi le musicien Jean-Mars Zelver et la photographe cinéaste Lee Yanor participaient, chacun à sa manière, à la planète de Christian Ferry Tschaeglé, qui vivait dans un monde où seule l'exigence des sentiments était de mise. Un rêveur ? Sûrement. Un admirateur de l'Orient ? Sans aucun doute. Mais cet homme-là avait aussi les pieds sur terre : aurait-il laissé la très étrange Japonaise Carlotta Ikeda se faire rayer de la liste des compagnies subventionnées ? La réponse est non. Il se battait jusqu'au bout pour ses choix.

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"Méditation pour sept danseurs"
Laurence Liban, Le Parisien, jeudi 23 mai 1996

DANSE – Paco Dècina au Théâtre de la Ville

Napolitain d'origine, Paco Dècina poursuit sa quête méditerranéenne toute en suggestions, en gestes ébauchés. Avec Mare Rubato, il développe, dans une atmosphère gris acier, une méditation pour sept danseurs vêtus aux couleurs du sol : safran, ocre, terre brûlée.

Cela commence comme un souvenir de tragédie, souvenir très lointain dont il ne reste que des gestes lents d'imploration, des courbures, des portés pesant leurs poids de chair. Parfois un miroir manipulé sous le soleil fait naître sur le mur des ombres de visages disparus. On est dans l'élégie, dans les eaux douces d'une musique mêlant les chants araméens aux flux d'une mer imaginaire et dure.

Ensuite, viendront les grincements inamicaux pliant le mouvement sous leur loi, lui imposant des élans, une rapidité fugitive. Sous le ciel devenu bleu, une jeune fille joue du violon, une autre danse doucement. C'est la fin.
Pièce hypnotique faite de beauté et de symboles, Mare rubato est une œuvre d'apaisement un peu douloureux. On peut lui reprocher un côté « interlude », ce moment de belles images diffusées entre deux Émissions dans l'ORTF de notre enfance.

On peut aussi s'y laisser prendre et joindre à la vision de chorégraphe notre propre univers intérieur. Alors tout est bel et bien.

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"PACO DECINA - L'épure des mythes qui ont baigné son enfance"
Jean-Marc Adolphe, Programme du Théâtre de la Ville, avril 1996

Mare Rubato - création pour 7 danseurs
chorégraphie : Paco Dècina
bande son et musique originale : Pascal Gobin, Olivier Renouf
décor : Christophe Desforges
effet spécial nuages : Olivier Durand
costumes : Régina Martino
lumières : Pierre Jacot-Descombes, Paco Dècina

Avec : Manuela Agnesini, Alessandro Bernadeschi, Paco Dècina, Gianni Di Cicco, Donata D'Hurso, Chiara Gallerani, Claire Haenni

Spectacle créé lors d'une résidence au TNDI Châteauvallon et avec son soutien
Coproduction Théâtre de la Ville, Paris- Centre culturel/Danse-Emoi, Ville de Limoges – l'Hippodrome, scène nationale, Douai – Maison de la Culture d'Amiens, scène nationale

Avec le soutien du Théâtre Contemporain de la Danse, Paris et de l'ADAMI.
Compagnie subventionnée par le ministère de la Culture, direction de la Musique et de la Danse, délégation à la Danse.

La danse est aussi un art du regard

Napolitain d'origine, Paco Dècina a choisi la France pour développer un travail chorégraphique sensible et esthétique (dans le meilleur sens du terme). Tempi Morti, Ombre in Rosso Antico, puis Vestigia di un corpo font successivement connaître l'écriture délicatement posée de Paco Dècina, imprégnée e références picturales, de musiques du Sud, où affleure un désir latent sous l'écorce des images.

Avec Paco Dècina, on peut sans crainte affirmer que la danse, si elle est un art du corps, est aussi un art du regard. Et en des temps, peut-être de trop grande visibilité, le chorégraphe choisit la pénombre rafraîchissante, il explore la chambre noire de l'être et, sans rien obscurcir de son propos, il met au jour des replis de mémoire, déshabille l'empreinte de la mort pour toucher des zones de sensation au plus profond des consciences. Cette singulière œuvre au noir vient éveiller de « petites blessures de l'invisible », en donnant l'étrange consistance d'un « temps suspendu, où le vide semble prendre la place des corps lointains dont l'histoire est perdue ».

La rumeur recueillie des corps tient lieu de lyrisme

Il s'agit, pour Paco Dècina, d'une iconographie du possible. L'esthétique qui gagne la danse cesse alors d'être un effet pour s'affirmer comme vision artistique. Avec Ciro Esposito fu Vicenzo, Paco Dècina réussit sans doute l'une des plus belles chorégraphies de ces dernières années, en composant une sorte d'opéra où la rumeur recueillie des corps tient lieu de lyrisme, où la nudité portée telle une offrande s'imprime comme un indélébile acte de chaleur humaine.
Dans l'entrelacs de la vision et du mouvement, Paco Dècina excelle à peindre le lamento des corps enfouis. Il tisse la mémoire des temps insoupçonnés qui veillent dans toute forme de présence au monde. D'une retenue toute en nuances, il vit la danse comme un recueillement actif des lentes sécrétions de l'existence.

Sérénité et détachement, Mare Rubato

Méditerranéen par essence, Paco Dècina entreprend avec Mare Rubato l'épure d'une lumière, des couleurs, des mythes qui ont baigné son enfance. La Méditerranée appelle-t-elle son déluge de passions criardes, de dieux colériques, de douleurs tragiques ? Paco Dècina y oppose la douceur contemplative des horizons fondus au bleu, le bruissement des silences pétris d'éternité, la sourde prégnance des crépuscules.

Spectacle qui exhale sérénité et détachement, Mare Rubato évoque cependant pour le chorégraphe une mer volée, arrachée, perdue. Nostalgie d'une civilisation fondatrice, aujourd'hui réduite à un folklore excentrique, rivage à l'abandon des mythes engloutis. Lointaine idée d'une mer qui devrait sa salaison à « la sueur de tous ceux qui y ont sombré », splendeur antique tombée en ruines et en cendres. Un instant, Paco Dècina convoque l'ombre de la Tragédie, figure errante, égarée, d'un passé statufié. Brève apparition initiale, sitôt renvoyée en coulisse : il n'y aura pas, dans Mare Rubato, de résurgence ou d'invocation d'un pathos usé, asservi aux « shows de réalité, dévoyé de sa fonction cathartique.

Faire frémir un espace avec présences, flottement d'êtres

Peinture hiératique d'un naufrage déjà naufragé, exempt de la violence qui saisit les corps en urgence. Ici la douleur n'a pas prise sur les chairs, mais circule, invisible comme une rumeur dont on doit tenir le secret. échappant aux genres dramatiques du masculin et du féminin (une typologique sur laquelle la danse fonde habituellement sa rhétorique), Paco Dècina se contente de faire frémir un espace avec présences, flottement d'êtres qui seraient l'ultime lien entre terre et ciel, absorbés dans la matière d'une composition mouvante.

Est-il encore possible de danser avec le poids du monde ?

Le solo d'une femme en sari rouge-orange encense le spectacle d'un rêve d'Orient, promesse d'une aube qui se lèverait sur des paysages recommencés, à nouveau fertilisés, alors que des tons ocre ou marron évoquent ailleurs l'infinitude du désert. Sur une musique de Schnittke, d'anciens héros déposent au sol d'inutiles vareuses grises, tandis qu'une danse toute minérale vient célébrer leur renoncement. Est-il encore possible de danser avec le poids du monde ? Atlas n'a plus la force de maintenir le globe en suspens. Dans un bref solo, Paco Dècina manie avec beaucoup de grâce et d'humour un poids de mesure avant de s'en défaire simplement. Il y a dans cette brève cérémonie de déposition le signe que les souffrances contemporaines doivent être portées avec dignité, qu'elles ne doivent pas Étouffer l'éclosion du geste, qu'il convient d'apprendre à s'en alléger pour que sourde, de l'infinie mémoire des corps, une sorte de virginité au sein de laquelle une lumière pourrait à nouveau s'inscrire.

En ce sens, Mare Rubato tient du spectacle initiatique. Pour Paco Dècina, la danse invite à un contre-espace : elle est l'étoffe à la fois humble et somptueuse qui préserve l'inviolabilité d'un mystère qui aurait survécu au naufrage de l'espace méditerranéen, espace d'enfance, vestige de matières.

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"Mare rubato : riche de beauté de souffrances et d'espoir"
Joëlle Acoulon, Le Courrier picard, mardi 9 avril 1996

En danse contemporaine, art d'émotions, le travail du chorégraphe relève souvent de la gageure. Il doit, tout en conservant la cohésion de son dessein, proposer au spectateur un univers où ce dernier puisse inscrire sa propre histoire.

Déjà, de ce point de vue, Mare rubato de Paco Dècina est une réussite splendide. Quête de ce que le monde moderne nous dérobe et que seule une archéologie de la vie intérieure peut nous restituer. Mare Rubato utilise les corps des danseurs comme vecteurs d'émotions.

Désert blanc parfois terni, taché par la suie des actions humaines, le décor, superbe de sobriété, s'anime sous les lumières.

Danse et peinture relèvent tous deux du « ressentir », ils se rejoignent ici. Qualité des mouvements, des éclairages, beauté des costumes confèrent au spectacle une magie évocatoire d'une grande force.

On pense au buto, aux fresques préhistoriques, aux temples indiens… Même absente, la mer offre toute la richesse de sa symbolique.

La « mer dérobée » est présente dans la bande son qui souffle, roule les vagues et les galets.

Parfois très minérale, la musique s'humanise des inflexions de la voix d'Esther Lamandier.
Plein de la douceur grave des gestes qui traduisent une souffrance qui s'étire à l'infini à force d'être intériorisée, Mare rubato s'achève sur la luminosité bleue de l'espoir.
Un spectacle cathartique qui se love dans la mémoire et rappelle que dignité et être humain peuvent coexister.

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"Paco Dècina. Lettre au silence - Neti-Neti"
Rosita Boisseau, Programme du Théâtre de la Ville, saison 2000 / 2001

Une épure si pleine qu'elle semble intouchable

Rien de plus simple apparemment que la danse pour le chorégraphe Paco Dècina : un corps traversé d'ondes qui irradient en gestes limpides. Une épure si pleine qu'elle semble intouchable. Une rêverie de la matière si paradoxale qu'elle donne une nouvelle densité à la chair du danseur, fait frémir l'espace environnant. Depuis son solo "Infini" (1997), dont le titre n'est en rien usurpé, Paco Dècina invente un lyrisme nouveau, contenu et pourtant délicatement palpable. Grâce à ce qu'il nomme "un corps subtil", il recueille, parfois d'un seul frottement des doits les uns contre les autres, un peu du mystère de la vie. Quelques secondes d'absolu livré sans fioriture, à qui sait le voir et l'entendre. Splendide entrée dans une expérience très finie du geste, "infini", avec ses boucles et ses spirales, son jeu de bras sculpturaux, donnait la mesure de ce qu'est la réalité profonde d'un mouvement.

Paco Dècina est né à Naples sur les terrasses de Chiaja. Il voulait devenir peintre, faillit être ingénieur avant de se révéler dans la danse. Il y a 20 ans, trafique les décors et costumes pour de petites troupes de théâtre à Rome, s'essaye à l'écriture, au dessin de mode, bref tente vaille que vaille d'échapper à un destin coincé. L'art se pose d'emblée comme une affaire de résistance. "J'ai dû tout inventer moi-même à partir de cette différence que je sentais en moi, confie le chorégraphe. J'ai mis sept ans de réflexion et de travail à pouvoir dire que j'étais un artiste, un danseur tant cela me paraissait quelque chose de lointain et d'intouchable. Comme j'ai commencé tard, j'ai toujours été, en tant qu'autodidacte obsédé par la technique, qui m'avait toujours paru indispensable lorsque je faisais des compétitions de ski et d'équitation."

Si l'afro-cubaine lui met les deux pieds dans son désir, le classique le construit, puis le contemporain avec, entre autres, Peter Goss, à Paris. Ensuite, le conservatoire municipal de Champigny-sur-Marne lui offre la possibilité de donner des cours. C'est là qu'en 1986, il conçoit son premier spectacle "Palm Trees on Colva Beach" pour quatre danseurs sur une musique de Purcell. Un coup d'essai très "néo-classique" selon lui, qui le met en piste. Deux ans plus tard, "Circumvesuviana" - du nom du train desservant les villages au pied du Vésuve – le fait connaître. Musiques orientales et langueur toute méditerranéenne dans cette tranche de vie napolitaine juvénile qui annonce néanmoins le travail plus dépouillé, plus grave aussi de "Circo Esposito fu Vincenzo" (1993) (souvenir indélébile du duo aussi beau que douloureux entre un homme et une femme nus) et de "Mare rubato" (1996).

Peinture, théâtre, musique pour faire Émerger de l'imaginaire un espace spectaculaire ourlé d'obscurité

Pour Paco Dècina, la danse rassemble tout : peinture, théâtre, musique, pour faire Émerger de l'imaginaire un espace spectaculaire ourlé d'obscurité. Les corps s'y détachent et s'évanouissent comme s'ils arrivaient du plus lointain de la mémoire. Il y a l'épaisseur de l'air, des effets de surimpression troublants au creux desquels les interprètes semblent flotter. Sans doute la longue fréquentation dans son enfance d'œuvres picturales (on évoque Della Francesca, Giotto) lui vaut-elle ce talent de l'arrêt sur image, qui n'et pas art figé, mais vibration intérieure. Passé maître dans l'art de chorégraphier l'immobilité, une gageure pour un danseur, Paco Dècina sais trouver le point exact d'équilibre entre présence et absence des êtres. Sa pièce "Cinq passages dans l'ombre ou Trasparenze" (1997) en est un exemple, circulation de fluides entre des personnages dansants et d'autre inactifs.

La danse, incarnation d'un principe vital au sens large

Depuis dix ans, Paco Dècina approfondit son expérience du corps à travers des techniques parallèles telles que la médecine chinoise et l'étude des philosophies orientales. Un training mental et physique dont la base de réflexion réside dans le lien de chaque organe au cosmos, dans cette porosité entre l'être et le monde. La danse, dès lors, n'appartient presque plus à l'interprète, elle est incarnation d'un principe vital au sens large. "Lettre au silence " (1998) et "Neti-Neti" (2000) portent l'empreinte de cette démarche. La première pièce, un solo, puise sa substance dans des œuvres du sculpteur italien Raffaela Biolchini (mort en 1994), lettres ou tablettes en terre cuite sur les lesquelles l'artiste a gravé les signes d'une écriture abstraite secrète. De ce "texte muet", le chorégraphe va extraire une traduction gestuelle tournoyante, griffée d'angles aigus et de cambrures. Sur des chants indiens, il déroule un mouvement comme on tire un tissu et s'affranchit de tous les diktats chorégraphiques. Son travail des mains et des bras, toujours somptueux, fait aussi le miel du duo "Neti-Neti " (Ni ceci, ni cela), soit l'Un dans la tradition indienne Navnath Sampradaya). Dos à dos, un homme et une femme nouent leurs bras doux comme des nœuds coulants, s'imbriquent et glissent au cœur du secret qui lie masculin et féminin. Dans un seul souffle ; ils reconduisent leur message de beauté en permanente métamorphose. "Neti-Neti", ni ceci, ni cela, mais exactement ça, fait passer l'évidence d'une danse, transmutation ponctuelle de l'énergie cosmique.

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"Fessure de Paco Dècina"
Carol Müller, Dernières nouvelles d'Alsace, 25 février 1996

Paco Dècina proposait l'autre soir sur la scène de Pôle Sud son "iconographie du possible".

De Naples l'italienne où il est né, Paco Dècina hérite une latinité sensible. Façades pétries d'antique et submergées de lumière, arrière-cours ombragées, lieu de repli et de palabres. Italie rurale aux symboles agraires révérés, marque son œuvre d'un climat lointainement ruminé, mais revendiqué et pourtant si délibérément là. Paco Dècina, comme Joseph Nadj, fait partie de ces chorégraphes de l'exil qui substituent aux géographies d'enfance une cartographie des corps, laquelle relève comme l'armature fragile et sûre d'un observatoire du souvenir, les traces inconnues, les accidents discrets, les inclinaisons opportunes, inscrit très particulièrement dans la chair. Paco Dècina n'est pas un nostalgique, loin de là. Plus que de la mémoire si souvent défaillante et même parfois obscène, il tire ses leçons d'un archaïsme délicat, de celui, antique, qui s'en remettait au modelé des corps pour sonder la vérité des êtres. Chez lui, le regard, n'explore pas l'horizon mais l'en dedans. Comment frayer le chemin de l'origine ? semble-t-il interroger pièces après pièces. Et cette essentielle question lui fait préférer l'interstice, la fissure, ce qui révèle à ce qui serait révélé.

"Fessure" donc s'étoffe de ce principe. Peu de lumière, une réserve immense de noir crée la zone d'oubli et aussi d'émergence. Il y a, chez ce chorégraphe, une économie du visible qui prend la forme d'une très grande pudeur et le contre-pied de tout ce qui imposerait au corps un état de démonstration physique. La marche précisément réglée mais sans sophistication rétablit en permanence cette cadence lente, voulue pour elle-même et pour tout ce qu'elle impose d'à- propos au mouvement et aux positions. De là vient, sans doute, cette sensation obscure d'une opération physique remarquablement accomplie dans l'approximation d'un état de veille ou peut-être –et c'est sans doute l'étrange béance que parcourt incessamment "Fessure" – de mort. De là vient aussi cette ritualité qui détermine, en somme, précautionneusement toute circulation et tout rencontre. La musique apporte à ces chorégies le juste soupçon de modernité qu'il faut, sans démanteler en rien ce sanctuaire du présent que Paco Dècina a conçu comme une chambre noire : pour l'éclipse ou la révélation.

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"Fessure"
Lime Light, Février 1996

Depuis 1987, Paco Dècina, le napolitain de Paris, trace sa destinée chorégraphique loin du tapage médiatique avec méticulosité et fantaisie. De par ses origines, il a su confronter sa créativité aux vestiges, au passé, au quotidien oscillant entre France et Italie, où l'atmosphère du sud transparaît et affleure. Belles ou sombres histoires aux duos altiers, où les chutes sont d'éphémères accidents : la légèreté sauve et transporte les corps à chaque instant. Songe dans une étendue imaginaire, Éblouissant de vide, "Fessure" est comme une "chambre vide habitée par la lumière, quelques petits objets, telles des pierres volcaniques parce qu'elles ont plus d'histoire et plus de passion à mes yeux".

Une vision nette les yeux fermés, la danse balaye le plateau vide gorgé de lumière. On est dans un temps lointain : les corps s'éveillent, sculptures toutes à leurs rêves, à leur sommeil. Ces petites blessures de l'invisible qui laissent apercevoir la coulée continue de nos sentiments, petites fissures en temps suspendus où les corps lointains perdent leur histoire derrière les fentes…

Ces fissures alors sont des solos, des duos, des trios, des petits ensembles qui, comme des vagues, s'entrelacent, se chevauchent pour nous parler d'une mer plus grande, d'un océan caché derrière les murs de tous les jours, les murs d'un œil distrait.

Paco Dècina révèle les corps de l'histoire endormie, figée comme dans la lave du Vésuve.
Réveil d'un déluge assouvi, la chorégraphie se fait charnelle, les postures et les motifs convoqués au regard s'incarnent dans la chair de sa danse…grave, respectueuse d'une civilisation chère au Napolitain. Mémoire, symbole, une danse en coulée de sable gris qui ruisselle entre les interstices du souvenir.

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"Fessure et Mare rubato, de Paco Dècina"
Irène Filiberti, L'Humanité, mercredi 31 janvier 1996

En favorisant la création, la danse contemporaine, dont la richesse des langages n'est plus à démontrer, a la particularité d'accueillir un certain nombre d'approches autodidactes. Parmi celles-ci, le travail de Paco Dècina s'affirme depuis quelque temps déjà. Napolitain d'origine, le chorégraphe est installé à Paris depuis maintenant une dizaine d'années. De premières pièces légères, colorées, figuratives ont marqué simplement ses dispositions à engager un travail sur le temps, la mémoire, le sentiment. La trace ludique des premiers pas vers la chorégraphie entraînera Paco Dècina vers la chute. Celle de " Charybde et Sylla ", pièce de rupture dans le mode d'approche du travail et aussi pièce d'émergence d'où sont issus comme des écheveaux isolés et repris chacun des spectacles suivants.

Ce sera tout d'abord vestige d'un corps-travail remarquable qui introduit dans le cheminement du chorégraphe l'idée du morcellement du corps, sur les traces de l'inconscient collectif. Puis on assiste, avec l'enchaînement de ses trois derniers spectacles "Ciro Esposito fu Vincenzo", "Fessure" et sa dernière création qui vient d'être présentée à Châteauvallon, après une résidence au TNDI (Théâtre National de Danse et de l'Image), "Mare rubato", au développement d'une recherche portée vers une écriture de l'image.

Les danseurs de la compagnie se font ici les interprètes particuliers des "réalités subtiles" qui animent les pièces du chorégraphe et sont autant de rêveries tout droit issues de l'image mentale à l'origine de chacune des chorégraphies de Paco Dècina. Là viennent s'inscrire les corps comme matériaux de l'intime. Ils semblent aussi agir comme la pellicule sensible qui conduit et relèvent d'une recherche sur la perception de plus en plus Éloignée de la théâtralité et portée exclusivement par le geste et la posture. Dans "Fessure", les corps se délivrent par bribes de gestes. Nimbé de lumière, leur développement a trait à la chair. Il se produit dans la lenteur d'un mouvement fluide et continu. En parcourant la pulpe du sensible, le travail chorégraphique de Paco Dècina s'arrête sur les fissures, en suit les lignes, ces "petites blessures de l'invisible" où les corps se désagrègent.

"Mare rubato" bigne dans les vibrations du blanc et des éléments sonores qui évoquent la minéralité et la densité de l'eau. Avec cette dernière création Paco Dècina synthétise l'ensemble de ses préoccupations esthétiques en retraversant la plupart de ses pièces. La notion d'effacement conduit le chorégraphe vers l'abstraction mais quelque chose de sa vision se reconstruit implacablement. Dans le silence des gestes ou de la posture, la part de l'intime demeure étanche, se joue dans un univers clos. Cadre, couleur, motif, tout tend ici à l'œuvre picturale, à la naissance et la modification de tableaux. Il semble que l'œil du chorégraphe traque dans la vibration des éléments, à force d'attention, de contemplation, quelque chose de l'âme ou d'une matière universelle.

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"Mare rubato une sensation d'immensité"
Louise Baron, La Marseillaise, 24 janvier 1996

À Châteauvallon
Le chorégraphe italien Paco Dècina exprime, par la densité de la lenteur et du mouvement, un trouble intérieur profond dans un très beau spectacle.

Dans l'espace nu, ouvert, une danseuse debout, immobile, une autre en longue tunique blanche, au sol, un homme en souple horizontale. Dès le début, une sensation de noble équilibre, de silence plastique qui, peu à peu, avec précision, s'anime, en lenteur expressive des mouvements, en offrande des bras.

Cette harmonie va se développer en évocations méditerranéennes, l'Italie, la Grèce, l'Orient de cette mer, dans ce spectacle de Paco Dècina dont la beauté scènique est toujours liée au développement de la danse et à une technique précise et raffinée.

La lenteur, danseurs développant, dans un souple équilibre, des figures qui tout à coup d'un revirement vif, nerveux, les lancent dans une expression de tout le corps, en sauts, en rencontres, en groupes. Avec, traversant la scène des élans, en course, en rupture…

Les légendes vivent sur scène, invocations des mains tendues, des appels. Des "portés" soulèvent directement la danseuse, prolongés, verticaux, horizontaux, en force Émouvant, profond, qui s'impliquent dans le mouvement général, dans le jeu des figures de nouveaux ralenties, à trois-quatre danseurs.

Et toujours cette Élévation, cette clarté qui donne aux corps toute leur fierté, dans une composition chorégraphique donnant à l'ensemble des parties cette plastique des artistes italiens de Pierro della Francesca.

Paco exprime ainsi un mystère, quelque chose au-delà du visible, une impression de mer, d'eau de nuages, que souligne la bande sonore aux bruits d'ondes, de vagues et de vents.

C'est, dans la première partie, une sorte de recherche, de vie et de douleur, qui, ensuite, aboutit à une expression de la mort, dans une danse en vêtements noirs, d'une extrême densité, où par la gravité, la lenteur des figures, les allusions à la croix, le chorégraphe fait parler la sobriété, la tension intérieure. Sobriété aussi des costumes, associés au geste, à l'utilisation de l'espace.

À l'expression de mort succède, lumineuse, la dernière danse en vêtements blancs, lente aussi, mais plus imposante, plus affirmée.

De très bons danseurs dont le chorégraphe, dans cette danse où la lenteur et les vives reprises sont données par la maîtrise des corps et de la plastique.

Les éclairages jouent aussi un grand rôle dans cette "Mare rubato", de la douceur à la clarté et aux pénombres graves de la fin.

"Mare rubato" : mer volée, mer disparue, laissant l'angoisse du temps à venir, la pensée de la vie au cours du temps, dans la durée et le drame intérieur et avec une sensation d'immensité.

Une belle réalisation de ce chorégraphe italien qui vit et travaille en France et a fait cette création en Résidence à Châteauvallon.

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"Une première soirée plus rituelle que dérisoire"
Jean-Marie Wynants, Le Soir, vendredi 18 août 1995

Festival Bellone-Brigittines
Sous le titre "Nouvelles cérémonies, dérisions nouvelles", le festival Bellone-Brigittines s'est ouvert mercredi soir avec la présentation du spectacle "Fessure" par la compagnie Paco Dècina.

Situé dans la dernière partie des vacances, ce festival fait souvent figure d'événement de prérentrée. La saison redémarre ainsi dès après le congé du 15 août et les amateurs de découverte ont pris l'habitude de se retrouver à ce rendez-vous annuel. Mercredi soir, la chapelle des Brigittines était pleine et chacun retrouvait avec plaisir un des lieux les plus magiques de la capitale, remis à neuf après l'incendie qui le rendit indisponible durant plusieurs mois.

Avec "Fessure", le titre "nouvelles cérémonies" trouve immédiatement tout son sens. S'interrogeant sur la question du rituel au théâtre et dans la danse, Monique Duren et Patrick Bonté, directeurs artistiques de la manifestation, proposent de partir à la découverte d'une compagnie de danse très active en France mais peu connue chez nous, malgré quelques apparitions à Courtrai.

Habitué des décors importants, Paco Dècina affronte pour la première fois avec cette pièce récente, un univers dépouillé où la lumière sculpte l'espace habité par les danseurs. Les mouvements sont lents, recueillis. Comme dans un cérémonial païen, une rencontre improbable entre le rêve et la réalité. Derrière les visages fermés de trois femmes aux allures de chœur antique, la sensualité fait son apparition à travers des dos dénudés, des chevelures libérées Le corps se dévoile par étapes et par instant avant de s'enfoncer à nouveau dans sa gangue.

Les hommes longtemps immobiles, plaqués au sol, évoluent de manière un peu plus brusque, entrechoquant de petites pierres plates comme les instruments d'un rituel inconnu. La musique faisant appel à des airs classiques, à du blues chanté et à de la musique japonaise traditionnelle est complétée par une bande son où les bruits de la nature se taillent la part du lion. Jouant beaucoup avec les bras des danseurs, le chorégraphe développe une lente gestuelle où les corps s'arrêtent de temps à autre, en suspension. Rien n'est dit, rien n'est affirmé. Tout se passe dans une sorte de no man's land entre fantasme et réalité. Dans un monde où la nostalgie, le rêve et l'émotion apparaissent à travers les interstices, les fissures du mouvement. Un travail plein de poésie et de retenue qui perd parfois de sa force par excès de maniérisme ou en raison de quelques séquences moins inspirées. Mais en tout cas, un démarrage très "nouvelles cérémonies" pour cette treizième Édition dont on attend désormais la partie "dérisions nouvelles"....

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"La danse à l'état pur"
Isabelle Gabrion, La République du Centre, 20 février 1995

Une salle enthousiaste pour Paco Dècina et "Fessure", samedi soir.
Que reste-t-il quand on a tout gommé, sauf l'essentiel ? le murmure d'une fontaine, les cigales, un chant rauque couleur de Méditerranée et, dans ce décor immuable, une silhouette, une autre, qui font et refont des gestes immémoriaux… Sur la scène du théâtre de Chartres, samedi, le temps s'est suspendu. Dans la salle, comble, où l'on note quelques Parisiens délocalisés pour un soir, le public retient son souffle. "Fessure", la création si attendue de Paco Dècina, chorégraphe en résidence à Chartres depuis janvier, commence dans l'immobilité d'un tableau. Une de ces images posées à mi-chemin entre rêve et réalité, et que le moindre mouvement pourrait faire s'évanouir.

Peintre autant que chorégraphe, Paco Dècina ? Sans doute. Lenteur d'un geste, peau sculptée dans la lumière, ombre omniprésente : la scène est une toile. Une plage immense et sombre, offerte nue au spectateur, sans ces barrières qu'offrent d'ordinaire à l'œil les coulisses, le fond de scène, le rideau.

Le vide omniprésent
Une plage immense et sombre où chaque tache de couleur, chaque volume, chaque mouvement des cinq danseurs sont disposés avec rigueur architecturale qui caractérise le chorégraphe napolitain. La scène est habitée. Juste assez pou faire exister le vide omniprésent, aussi obsédant que ce chant des cigales qui enfle jusqu'à l'insupportable. C'est le premier tableau.

C'est la première phrase de l'écrivain qui contient, déjà, toute l'œuvre. Ombre et lumière, gestes souples qui se cassent brusquement sur le vide, Étreintes vertigineuses : le huis clos se poursuit, en tourbillon sur lui-même. Certains le boiront jusqu'à l'ivresse. D'autres regretteront que le chorégraphe ait, d'emblée, fermé toutes les issues. Mais à la dernière touche du pinceau, la salle n'est qu'un tonnerre d'applaudissements. Parce que le chorégraphe a réussi l'impossible : gommer tout, sauf l'essentiel.

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"Ciro Esposito fu Vincenzo"
Gilles Laprévotte, Programme de la Maison de la culture d'Amiens, 27 janvier 1995

Napolitain d'origine – Naples ville mystérieuse où se côtoient splendeur et misère – Paco Dècina a créé en 1987 sa propre compagnie. Ses spectacles sont "travaillés" par le parfum entêtant de la mémoire et de l'histoire, traversés d'images tant personnelles qu'universelles, une extrême acuité aux corps effleurés ou baignés par la lumière et la pénombre.

"Ciro Esposito Fu vincenzo", titre faisant référence à un personnage imaginaire porteur d'un nom que l'on donne aux enfants abandonnés, nous transporte dans un univers où les signes d'une certaine quotidienneté laissent affleurer une dimension humaine essentielle et complexe. L'image ou le signe ne sont pas purement référentiels mais le lieu de passage d'une émotion et d'une compréhension du monde physique et mental de Paco Dècina. Sa chorégraphie tisse des liens ténus entre musicalité, expression plastique, corps des interprètes, et mouvement intérieur. Sa danse nous touche au plus profond. Impossible d'oublier ce bouleversant duo où un homme et une femme dans la plus brute des nudités, image possible d'une pieta en mouvement, nous donnent à ressentir la plus extrême des douleurs. Dans ces moments-là, la danse est un incomparable regard qui nous transperce et perce les apparences.

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"À l'ombre de la passion"
Dominique Larrieu, La Marseillaise, vendredi 29 juillet 1994

Danse à Aix
Au coeur du festival, au lendemain de la présentation d' "Objet constant", "Fessure" s'est inscrit en nous telle une respiration paisible, un lent déroulement d'images sensibles, comme autant de morceaux choisis d'un rêve nocturne. Pas de logique apparente dans ces tableaux vivants, relié par le fil d'Ariane du chorégraphe Paco Dècina, sculptés par la lumière de Christophe Forey. Dès les premiers instants, le rapport à la peinture s'impose avec évidence.

Des vieux maîtres italiens en passant par Paul Delvaux et bien d'autres, c'est tout un imaginaire saturé de vide et de mystère, une "réalité subtile", qu'on apercevait de très loin, dans l'échancrure e la nuite. Pas de décor trafiqué, mais la présence souveraine de quelques arcades du vieux cloître de l'ex-École normale – couvent laïque pour jeunes filles-.

Tout ce passe ici dans une élégance sobre, presque austère. Sensation bleu marine : bleu comme la nuit, comme l'ombre, le silence et le chant, comme les robes droites des jeunes danseuses –féminités requises de la nuit- vestales. Il y a ici et là quelque chose de l'ordre du rituel et du sacré que la simplicité de la corporelle, les quelques rares éléments du décor ne font que renforcer. Paco Dècina prend le temps d'installer des étals, dessinant autour des corps, le vide – en orfèvre consciencieux.

Il viole sans douleur l'intimité Étroite des sentiments pour nous donner à voir comme une offrande ce qu'il appelle ces "petites blessures de l'invisible", sans jamais tomber dans les facilités d'une symbolique usée, sans jamais jouer le sens codé de la musique ou du son.

Toujours ou presque en décalage, refusant l'idée de spectaculaire – il Élabore une gestuelle et une mise en espace tout en senti, dans la résurgence distante ou distraite que l'on prête parfois aux souvenirs anciens.

Ni légère, ni graves, en solo, duos ou trios, ces "fessures" s'imposent sans jamais avoir recours à la dramatisation ni à l'excès. Instants décharnés, dépassionnés, immobilisés, sans violence ni désir, comme l'ombre pâle de la lunte portée sur le rebord d'une fenêtre. Au bord du vide, au seuil du réel. Là où le geste est un exil…

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"La danse d'ombre de Paco Dècina"
Chantal Aubry, La Croix, 1er décembre 1993

Comme ces dessins d'Ernest Pignon-Ernest collés aux murs de Naples et lacérés par le temps, belles figures jaillies de l'ombre, corps lyriques jouant d'un soupirail ou d'une ruelle, la danse de Paco Dècina semble hantée par la mort. Une mort qui, étrangement, est ici familière, apprivoisée, presque souriante.

Une mort païenne, à l'image de la ville qui inspira le peintre et vit naître le chorégraphe. Mais l'imprégnation religieuse étant chez ce dernier aussi forte que le paganisme, elle entretient avec lui un insistant dialogue dont sa danse est le lieu d'élection.

Comme si, de l'enfance préservée, des études au collège de jésuites, le jeune Napolitain avait tiré une leçon des plus paradoxales. A commencer par un sens aigu de la solitude. Beaux-Arts, sport, plus tard danse, il fut en effet de ceux qui parviennent à leurs fins en luttant contre leur milieu. "J'ai dû m'en remettre à moi-même. Depuis mon enfance, je savais que je serais tout seul. "C'est donc en saltimbanque qu'il peuple cette solitude. En France depuis moins de dix ans, il a créé sa compagnie en 1987 et inventé avant d'en venir vraiment au fait des chorégraphies d'abord véloces et légères.

Etre étranger, c'est être attentif aux autres et à soi-même."

Est-ce ainsi qu'est venue "Ciro Esposito fu Vincenzo", sa dernière pièce, créée l'an dernier et présentée pour deux jours au Théâtre de la Ville ? En tout cas, le ton a changé. A la fois proche et dépaysante, cette nouvelle œuvre parle de lumière, de chaleur, de terre presque sicilienne, de décadence et de beauté.

Le dénuement, le face-à-face avec la mort : faut-il être exilé pour savoir, mieux que les autres, l'approcher ?

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"Compréhensible par le corps et non par la raison"
Jean-Marie Gourreau, Les Saisons de la Danse n° 244, mars 1993

Paco Dècina. Théâtre de la Bastille
De ces spectacles qui touchent profondément il est bien difficile de parler. Peut-être parce qu'il évoque l'indicible.

Ce chorégraphe italien est un visionnaire qui, ne pouvant s'exprimer par la parole, utilise la danse et la mise en scène pour évoquer ses rêves, son imaginaire, sa culture. Si l'on jette un coup d'œil sur son œuvre, on constate qu'il a jusqu'à présent toujours Éprouvé le besoin de faire revivre le passé de la société italienne, bien souvent d'ailleurs en faisant allusion à des œuvres picturales. En outre, il travaille beaucoup sur les symboles, sur l'inconscient collectif. Autres éléments constants : une profonde humanité poussée parfois jusqu'au mysticisme et, enfin, l'image omniprésente, de la mort : celle-ci pourtant n'est pas une fin en soi, mais le prélude d'une autre vie.

Ciro est un prénom très commun à Naples, tout comme Vincenzo d'ailleurs, qui serait un peu le Dupont de chez nous. Il s'agit par conséquent d'un personnage totalement anonyme. Mais "esposito" veut dire abandonné et exposé aux regards, dans l'attente d'une âme charitable. D'où un prologue tendu, au cours duquel l'eau tombe des cintres, des boules de métal roulent sur le sol dans un fracas d'enfer, des personnages asexués courent Éperdus, en tout sens, une femme déchire des voiles comme si l'apocalypse était proche. Cette vision est accentuée par la présence de danseurs munis de pelles, comme pour enterrer les morts après un cataclysme ou une guerre.

Suit un duo, sans doute la scène la plus Émouvante de l'œuvre, au cours duquel l'homme offre aux regards de la foule (qui est en fait un tribunal) une femme, sa femme ; tous deux sont entièrement nus. Pourtant cela n'a rien d'érotique, ni de choquant, bien au contraire. Un indicible besoin de protection s'empare du spectateur. La fragilité de ces corps, la simplicité de cette offrande, l'impuissance de ce couple totalement dénué de tout, Émeuvent jusqu'aux larmes. D'autant que cette femme finira boutée dehors. L'on assistera alors, tout aussi impuissants à la torture de l'homme à terre, puis en croix. La danse des pénitents qui succède à cette scène difficilement soutenable a sans doute été inspirée au chorégraphe par les processions du Sud de l'Italie.

Lors de la scène suivante, la femme bannie – peut-être Eve – rentrera en creusant la terre, symbole de la mort et de la résurrection, des funérailles de l'esprit. L'œuvre se termine par la purification dans l'eau d'une vasque, et la naissance ou plutôt la renaissance de Vénus. Dans ce spectacle, Paco Dècina réaffirme ses convictions. La vie et la mort sont une seule et même chose, cette dernière n'est en fait qu'une métamorphose, un passage vers l'au-delà, une autre vie, meilleure, plus belle. Il faut l'accepter, même si l'on en a peur. Là réside la logique du spectacle : il permet, si l'on accepte la discussion, de se remettre en question. L'artiste est là pour faire prendre conscience au spectateur des choses qu'il ne voit pas ou ne veut pas voir.

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"Paco Dècina : danse à l'italienne"
Joëlle Porcher, Les clés de l'ACTUALITÉ, mars 1993

Paco Dècina est chorégraphe, italien, napolitain même. Petit homme tonique et nerveux, il déborde d'imagination. Depuis qu'il est sur scène et qu'il fait danser les autres, il allie merveilleusement une inspiration fantaisiste à la rigueur de la danse contemporaine.

"Il y a dix ans, explique-t-il, tous les danseurs modernes avaient suivi un enseignement classique. Aujourd'hui, je travaille avec des gens qui ont une formation contemporaine…la danse ne suit plus la musique. Les sons accompagnent le danseur et lui servent de repères, mais on peut faire sans."

Dans ses spectacles, il met ainsi l'accent sur le mouvement, les décors (toujours sobres) et les costumes (très Élaborés ou d'une grande sobriété. "Je parle toujours de la mémoire", affirme-t-il. Chacune de ses chorégraphies, et en particulier les deux dernières, "Ombre in Rosso Antico" et "Ciro Esposito" parlent du passé, voire de l'Antiquité. Dans "Ombre in Rosso Antico", les décors ne sont pas sans rappeler les temples et les statues grecs ou romains. "Ciro Esposito", plus inspiré de la peinture, des peintres italiens comme dans la scène de la jeune femme se lavant dans une sorte de conque, grande coquille, en inclinant ses longs cheveux, la Vénus de Boticelli n'est pas loin. Et de la peinture flamande pour les jeux de lumières, les couleurs pourpre et or.

Le titre de "Ciro Esposito" est composé de Ciro, un prénom répandu dans le sud de l'Italie et "Esposito", exposé, nom de famille donné aux enfants que l'on trouve à la porte des églises (donc "exposés" aux personnes voulant bien les recueillir. On retrouve dans ce titre la double volonté de l'exhibition et de la pudeur. "Ciro" évoque aussi les mannequins de cire.

Paco Dècina a créé ce spectacle au cours d'une résidence au Centre de production chorégraphique d'Orléans dans le cadre d'une opération appelée Danses au Centre (organisée par la région Centre). Pour un chorégraphe, être en résidence, c'est pouvoir disposer d'une scène pendant une période donnée (quelques semaines, parfois plus).

Ainsi, installé avec ses danseurs, le chorégraphe peut travailler son spectacle et diriger la construction des décors et la mise au point des éclairages.

Créé le 22 janvier pour la première fois à Orléans, "Ciro Esposito" part en tournée en province : il sera donné le 23 mars à Niort, les 3 et 4 avril à Chartres, en juin à Mulhouse et en juillet à Vierzon. Il sera également à Paris, à la rentrée.

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"Un parcours chic"
Laurence Liban, Le Parisien, 6 février 1993

Si vous êtes accroc, mais vraiment accroc de la danse d'aujourd'hui, vous aimerez sûrement la dernière création de Paco Dècina. On y trouve des ingrédients "dernier cri" de la chorégraphie dans le coup : atmosphère travaillée au petit poil, costumes de ville contraignants, musiques lyriques en tout genre ou stridulations méga phoniques, jeunes gens au crâne rasé et jeunes filles trop rondes ou trop sèches. Esprit de sérieux en béton. Etc.

Et la danse ? Ah ! oui, la danse. À prendre avec des pincettes, en roulades ou en chutes. Parfois aussi, furtivement, en arabesques clandestines.

On l'a compris, Paco Dècina réussit un sans faute dans le parcours chic du chorégraphe choc. Et pourtant, derrière le fatras de tout ça, il arrive qu'on entrevoie quelque chose de vrai, un cœur palpitant derrière les codes, une force d'évocation et d'émotion convaincante.

Paco Dècina est né à Naples. De ses origines et, sûrement d'une bonne culture frottée au cinéma néo-réaliste italien, lui vient ce talent de suggérer un climat, une oppression, une violence. La mort, présente tout au long des séquences qui s'enchaînent, s'enveloppe de chansons populaires italiennes venues de loin, sans nostalgie.

Au fond de la scène ; un grand mur patiné de bleu, d'or et de mauve, laisse passer le regard de trois femmes cachées derrière une meurtrière horizontale, tandis qu'un garçon danse dans la pénombre, accompagné d'une femme chandelier. On retient son souffle pour entendre celui de l'auteur et se réconcilier avec lui. Difficile d'être soi-même.

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Irène Filiberti, Révolution n° 675, 4 février 1993

Pour ce chorégraphe arrivé de Naples et dont la compagnie se produit depuis 1987, l'image, la mémoire et les rapports sociaux font partie des éléments majeurs de ses productions. Cinq spectacles se sont succédé depuis " Tempi morti " pièce des débuts jusqu'à "Vestigia di un corpo" pénultième et superbe création marquant une étape importante dans le développement de son travail et pourtant restée malheureusement dans l'ombre. Le mot n'est pas vain. Il s'agissait dans ces latences de silence – aptes à faire Émerger par strates mises en images toute une mémoire du corps et de son histoire, un travail qui lui est particulier -, d'extirper des corps et de la danse le souvenir aussi bien que sa résurgence actuelle des ombres menaçantes d'un corps social totalitaire. Sous le regard aigu de ce chorégraphe latin, l'Histoire et le politique sont toujours à l'œuvre au plus près des interrogations esthétiques et des modifications corporelles qu'elles produisent. Toujours dans cette lignée, plonge et s'élève le propos de "Ciro Esposito fu Vincenzo". Personnage inventé, "écho d'une pensée" autant qu' "iconographie du possible", pour pallier " une époque qui ne laisse plus de place aux poètes, plus de temps pour penser à la mort " tel est le propos abordé par Paco Dècina dans cette pièce. Pari difficile et fermement tenu. Par une écriture limpide, ouverte, le chorégraphe fait ici l'œuvre grande avec des constructions rare forçant le sens et l'imaginaire vers des dimensions infinies.

Nulle description ne saurait évoquer la richesse surprenante de cette iconographie vivante, tableaux si polis de rêve qu'ils s'éveillent à d'autres réalités, inversant les données du visible et de l'invisible, jouant sur les liens ténus des relations mises en présence, qu'elle soient musicales, plastiques, et particulièrement sur le travail des interprètes qu'il convient de souligner. Remarquables solos, tout de plénitude et de rondeur tourmentée chez Chiara Gallerini, ou bien traversé de lignes inquiétantes aux gestes cisaillés de Paco Dècina bientôt rejoint par les pliés et les progressions courbées de ses compagnons soit Alessandro Bernardeschi, Guillaume Cefelman et Carlo Locatelli. D'autres duos encore glissent de rencontres violentées en présences aux offices subtils particulièrement agissantes chez Regina Martino et Manuela Agnesini.

La démarche artistique du chorégraphe semble assez proche dans ses procédés des Anachronistes italiens, proposant un univers pictural citationniste – problématique issue de la réflexion post-moderne et qui prend corps aux débuts des années 80 - reprenant à "la visite du musée", pratiquant la citation, l'affinement et le métissage de différents styles de la grande tradition picturale occidentale. L'ensemble pris comme modalité linguistique prolonge l'analyse critique sur l'histoire de l'art engagée par certains artistes des années 70. En réponse à l'idée que "l'oubli afflige la mémoire". Paco Dècina établit un dialogue imbriqué entre la stratification de manières et thématiques plastiques et une méditation intime de moments et mouvements de vie qui placent le discours dans une position paradoxale de dépassement.

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"Paco Dècina : magnifiquement la danse capture l'intimité"
Jean-Dominique Burtin, La République du Centre, samedi 23 et dimanche 24 janvier 1993

Ciro Esposito fu Vincenzo a été créé à Orléans.

Orléans. La dernière création de Paco Dècina est magnifique. C'est une toile de maître. C'est progressivement que la lumière tombe hier soir sur la grande scène du Carré Saint-Vincent. Cette lumière qui vient, c'est le rideau qui s'élève. Sur la bande son, le grondement d'orage mécanique que fit une machinerie. Un tapis rouge que l'un des danseurs va dérouler devant une femme aux lents mouvements. Non loin, un autre danseur, immensément petit devant l'aplomb d'un vaste pan de mur peint par Christophe Desforges. Le danseur imprime à une longue corde, un mouvement de balancier de pendule. Autre métronome : les gouttes qui tombent toujours des cintres, dans l'humble cuvette que l'on dépose près de la femme. C'est un rituel.

Quelques longueurs ? Qu'importe. C'est le privilège de ces grands livres de nus faire attendre quelques pages pour qu'illuminent certains passages.

Rarement on ne verra d'aussi beaux instants que ceux qu'il y a dans Ciro Esposito Fu Vincenzo. Nul, ne saura oublier cette chape de silence qui pétrifie les spectateurs lorsque dans le plus grand dénuement de l'aveu, Paco Dècina et Manuela Agnesini dansent nus sur le plateau. Seul le babil, le soupir d'aise d'un tout jeune enfant dans la salle troublera le silence. Nul ne pouvait attendre mieux.

On ne saura non plus oublier cette danseuse au cœur d'une vasque emplie d'eau, cheveux dénoués. Elle parviendrait, de seconde en seconde, à nous faire croire que ses doigts sont d'aÉriens ruissellements à son visage.

Oui, une heure et quart de bonheur intimement capturé.

En exergue de cette œuvre on voudrait aussi mettre ces lignes d'Isaïe qui ouvrent "l'amour pur", d'Agusrina Izquierdo : "rien n'inspire aux mortels plus vivre gratitude que les caresses des mains dans les ténèbres". Ciro Esposito Fu Vincenzo est une nouvelle et luxueuse confidence de Paco Dècina. Un raffinement qui entête de toute sa belle et fluide légèreté.

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"Le rouge du porphyre"
Irène Filiberti, Révolution, 16 mars - 22 mars 1990

Une esthétique d'autant plus sensible qu'elle reste proche de la vie quotidienne.

Accueilli en résidence au Centre de production chorégraphique d'Orléans, Paco Dècina y a donné sa dernière création "Ombre in rosso antico".

Chorégraphe né à Naples, établi à Paris, Paco Dècina s'était déjà fait connaître par ses précédentes pièces : "Tempi morti" (1987) et "Circumvesuviana" (1988).

Avec cette récente création "Ombre in rosso antico", la compagnie baptisée non sans humour "Post-retroguardia", aborde un travail plastique très fouillé et rigoureux, magnifiquement servi par les qualités d'interprétation des danseurs. Ici pas de nivellement au service d'une écriture mais une scénographie judicieuse qui joue sur une construction architecturale de l'espace.

Temps immobile

La mémoire, préoccupation récurrente en danse, Paco Dècina l'interroge à sa manière en passant par la fascination que le marbre exerce sur l'homme. (Le porphyre "rouge ancien"). Des panneaux de hauteurs inégales et un escalier central le posent en décor mais Paco Dècina s'attache surtout à rappeler le quotidien des êtres "anonymes légers" qui habitent ces pierres sculptées, qui l'ont travaillé ou le côtoient au jour le jour sans même parfois le voir. Ce sont donc des personnes très singulières, riches d'une histoire sans références fixes, ni chronologie, qui développent désirs, tendresse, passion au rythme de mouvements variés.

Le temps immobile installe un climat très latin. Des lumières douces, des poses alanguies où les femmes se coulent lentement rappellent les peintures de la Renaissance italienne. Ce temps immuable est mis en contraste par les périodes plus agitées qui le traverse. Ces mouvements accélérés, aux Époques plus tragiques évoquent la guerre, l'absence ou la solitude tout comme cet homme aux gestes saccadés, rivé à son dérisoire bouquet de fleurs.

Moindre détail

Énergie retenue puis lâchée, les hommes se croisent, s'accompagnent sans trop se reconnaître. Demi-pointes de pantomime, comique de péplum, tours arrachés d'horloge, les gestes se raidissent, tressaillent. Sourire en coin, gorges déployées, les bras se tendent vers la chevauchée de fantaisie qui tourne à la grimace, au balancement de gondole.

La chorégraphie inclut jusqu'au moindre détail, l'expression des visages, d'un regard, jusqu'au pouce qui dessine des entailles. Les musiques de Bellini sont coupées de chansonnettes sud-américaines (Besame mucho). Aux références picturales s'ajoutent celles d'images plus récentes de la grande période du cinéma italien.

Danseuse longiligne, Regina Martino – elle a en outre dessiné les superbes costumes de la pièce – semble tout droit sortie d'un tableau de Modigliani. Elle a le charme étrange d'une Anna Zborowska. Sans oublier Andrea Ballaglia, Carlo Diaconale, Donate d'Urso, Claire Rousier et Sophie Lessard qui ont tous un regard intérieur retenu par qui sait quel rêve, qui renforce leur personnalité et les entoure d'un halo poétique.

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"Ombre in rosso antico de Paco Dècina"
Chantal Langeard, Les Saisons Nouvelles de la Danse, 15 décembre 1989

Centre de production chorégraphique d'Orléans

Paco Dècina est décidément un chorégraphe dont chaque pièce reste en mémoire. "Circumvesuviana" nous avait entraîné irrésistiblement dans le tourbillon intrépide et sensuel de sa cité napolitaine. "Ombre in Rosso Antico", son dernier spectacle fait référence dans son titre au Porphyre Rouge ancien : les anciens prêtaient volontiers à cette pierre extrêmement dure des vertus magiques et conjuratoires, tandis que les sculpteurs en avaient fait leur matériau de prédilection. Le chorégraphe, lui, s'est attaché aux frémissements des êtres avant qu'ils ne soient glacés dans le marbre. La beauté du décor donne d'emblée une très forte empreinte plastique à ce qu'il convient davantage d'appeler un spectacle qu'une pièce chorégraphique ; en effet les lumières, complices d'une gestuelle souvent lente et hiératique, entraînant rapidement ers une émotion picturale à laquelle on cède volontiers. Parmi cinq panneaux grèges évoquant la pierre noble et un monumental escalier sans but, les danseurs évoluent, souvent isolés dans leur monde intérieur, tels des acteurs tournant un bout d'essai dans une quelconque Cinecitta intégrant diverses recommandations : "Piu veloce", "meno trista", "piu amorosa" etc… Mais le difficile pari de la retranscription d'une émotion ainsi morcelée, est tenu haut la main, grâce à d'excellents interprètes comme Sophie Lessard, et tout le reste de la troupe. Regina Martino ne se contente pas d'être interprète puisqu'elle est aussi auteur des très beaux costumes : point de justaucorps androgynes chez Paco, ni de devise "cacher ce sein que je ne saurais voir !" Toutes superbement embustées, ses danseuses ne nous laissent pas… de marbre : ce détail parmi d'autres, évoque mes yeux un chorégraphe qui a un sens plastique très sûr et baigne également ses chorégraphies de sensualité et d'humour.

Mais la belle et talentueuse Regina n'est en point à son coup d'essai puisque nous avions déjà admiré les costumes créés pour Luisa Casiraghi dans "Ciu, non c'e piu nessuno" présenté à Bagnolet.

La bande son, elle aussi, joue fort bien son rôle de catalyseur émotionnel ; comment résister à "una furtiva lacrima" ou "love me for ever" ? Parfois aussi, elle sait n'être qu'un appui discret à une phrase chorégraphique suffisamment construite et à une gestuelle qui est comme un flux vital : le geste du pouce remontant du creux de la paume jusqu'au bras est très fort et assez représentatif de l'originalité du chorégraphe qui a baptisé avec humour sa compagnie " Post-retroguardia " afin d'échapper à toute vélocité de classification par chapelle. Mais tout le bien que nous pensons du chorégraphe Dècina ne nous empêche pas d'apprécier la présence et l'intensité dramatique du danseur Paco… que nous espérons bien revoir dans ses prochaines créations.

Séduction et intelligence me semblent être les caractéristiques essentielles (très italiennes finalement…) de ce jeune chorégraphe. Il ne me paraît pas improbable qu'il ne devienne à la chorégraphie européenne ce que fut au septième art le cinéma italien des années 60 : une valeur incontournable.

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"Ombres et lumière de Paco Dècina"
Philippe Huguenin, La Nouvelle République, mercredi 25 octobre 1989

La Compagnie Post-Retroguardia de Paco Dècina s'est installée au Centre de production chorégraphique d'Orléans, le temps d'une création. Cela nous vaut, pour quelques soirs, sur la scène de l'Hexagone, son spectacle qui scintille de mille feux, aussi beau que son titre.

"Ombre in Rosso Antico" en fera rêver plus d'un et captivera les autres, comme ce Porphyre Rouge Ancien qui emprisonne des profils, des seins et des anges, et qui fascine le chorégraphe et danseur napolitain Paco Dècina.

Non pas que cette création soit d'un abord facile, le propos n'est pas toujours très lisible et échappe à la logique qui habituellement rassure. Peu importe. Ce spectacle en tous points réussi, offre une suite d'images qui s'imposent par leur force et s'ancrent dans le souvenir. Dans un décor austère, dur et froid, à l'image du marbre qu'il est censé figurer, Paco Dècina ne raconte pas une histoire, mais nous offre par bribes des sensations ténues, des impressions légères et charnelles. Vestiges de la mémoire, souvenirs fragmentés. Il y a beaucoup d'émotions retenues sous l'apparente froideur. Paco Dècina dessine sur les grands marbres, devant un escalier qui monte vers la nuit, des ombres quotidiennes. Le jeu de la mémoire auquel il se livre est fait d'amours déçues, de séduction, d'attente et de désirs, d'indifférence aussi. Son spectacle est habité, intense, il a ce qu'il faut de souffle et d'âme, sans effets faciles ni grandiloquence.

Il faut applaudir les danseurs qui entourent Paco Dècina. À leurs qualités techniques s'ajoute cette force d'expression dramatique qui rend sensible la moindre émotion.

Paco Dècina joue avec la musique, la lumière et les corps. L'ouverture de Norma, hachée menue et répétée à l'envi, offre un support efficace au mouvement. Paradoxalement, la lumière est peut-être ce qu'il y a de moins convaincant dans ce spectacle d'ombres. IL faut saisir chaque instant de cette création dense et brève. Le temps passe trop vite, et ici plus qu'ailleurs. Seuls les marbres, les grands marbres, ont le temps pour eux. Tous les poètes le savent Paco Dècina l'a compris.

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"Renversant d'humour"
Olga Grimm-Weissert, Les Saisons de la Danse, 15 avril 1988

Circumvesuviana de Paco Dècina

Paco Dècina, un nom qui monte ! Après une première chorégraphie pour le concours de Paris en 1985, un premier prix à la Ménagerie de Verre en juin 1987 (remplaçant le concours de Bagnolet), le public retrouve pour la cinquième fois cet Italien d'une trentaine d'années, qui puise volontiers son inspiration dans son enfance napolitaine. Sa dernière pièce, "Circumvesuviana", créée à Ivry fin février, s'inspire des femmes de l'Italie du Sud. Machiste, Paco Dècina ? Non, plutôt réaliste, avec une bonne portion d'humour, des souvenirs musicaux des années soixante, et un penchant pour les costumes de ville soulignant la différence des sexes.

Paco Dècina avait la vision d'une madone suspendue en hauteur. L'Adoration de Marie (Sophie Lessard) s'installe ironiquement : elle apporte une échelle métallique, y monte et s'assied. Donata d'Urso et Claire Rousier, par terre, la regardent béatement. Elles nous ont déjà fait sourire par leur déhanchement sexy. Car l'image de ces femmes hésite entre la madone et la putain, sous le regard des hommes.

Pendant trois quarts d'heure, Paco Dècina fait évoluer les trois femmes et les trois hommes en groupes séparés. Ce n'est qu'à la fin que les couples se forment : chacun enlève son badge rouge (un cœur ressemblant à celui de la Société de Jésus) pour le coller sur une des six échelles apportes par les danseurs.

La gestuelle est abstraite, les mouvements saccadés et anguleux, exÉcutés sur un montage musical varié. Une mention spéciale pour les lumières de Dominique Mabileau, qui colore le sol en rose et les échelles en bleu : et ose même nous mettre dans les yeux pleins d'étoiles au-dessus du plateau. À tomber à la renverse.

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"Paco Dècina Circumvesuviana"
Patrick Bossatti, Pour la Danse n° 146, avril 1988

Lorsque la pièce démarre, on se dit qu'il suffira peut-être d'inventorier une succession d'actions pour résumer le spectacle. On pense que cet Énergique mouvement d'ensemble qui inaugure l'espace v signer trop vite une pièce qui ne ferait que délayer ses principaux atouts. C'est oublier que Paco Dècina est italien de corps et d'âme, que ses danseuses ont le regard de braise et pratiquent l'art de se faire désirer, que ses danseurs ont la paupière de velours et le déhanchement prometteur et que, malgré cela, il n'hésitera pas, afin de "chauffer" la salle, à disposer tout autour de la scène des rampes chauffantes à infrarouge : Vésuve oblige.

Force est de constater qu'après une première scène d'exposition très chorégraphique, finement écrite, il devient impossible de repérer avec précision des changements conséquents dans la gestuelle. L'univers est installé, les codes définis ; pour la plupart, ces gestes sont connus, les formes proposées reconnaissables et ce n'est que dans leur subtile composition, dans leur arrangement singulier que naîtra une poésie subreptice.

Quelques obliques ça et là, quelques tours de force physique et quelques trucs d'acteurs viennent ensoleiller une ambiance générale passionnée mais languissante, détendue mais palpitante. Tandis qu'une femme court en cercle, les bras agités épisodiquement par un sursaut, un homme repose à la verticale sur le faîte d'une échelle, en équilibre sur le ventre, et un couple s'enlace. Plus tard, les trois femmes onduleront du bassin dans un concours de hula-hoop derrière un trio-macho d'hommes de plus bel effet. Ailleurs encore, une femme est perchée sur une échelle et des hommes, inexorablement, traversent le plateau d'un air dégagé.

La danse de Paco Dècina demande une présence scènique considérable que tous les interprètes n'ont pas encore. On sent néanmoins que les relations humaines de l'équipe des danseurs ont su trouver un point d'ancrage juste à l'intérieur de cette atmosphère parfois mélo, souvent ironique, mais jamais cruelle. La braise des regards semble nourrie par la tendresse, celle du chorégraphe pour ses danseurs, celle des danseurs pour leurs compatriotes et pour le public aussi. Alors ils peuvent montrer leur cœur, battre des cils, jouer de la fossette, la sincérité l'emporte sur le cliché et rien n'a plus de charme que cette ballade autour du Vésuve accompagnée par les mélopées suaves d'un chanteur de bel canto désopilant. Mais cette danse aux allures évidentes cache parfois de sombres et profonds accents.

À l'image de la composition qui s'étale, fait perdre les repères visuels et temporels, frôle l'ennui puis rattrape le regard par une condensation soudaine d'émotion, la danse suit ce rythme syncopé, s'installe dans une proposition, l'épuise et passe à la suivante sans variation d'intensité. Drainés de façon souterraine, les moments poétiques font alors surface avec assurance, comme s'ils étaient attendus depuis longtemps, dénonçant les actions précédentes comme de possibles fausses pistes.

Il suffira qu'un homme incline les unes sur les autres des échelles en équilibre pour que prenne fin ce que l'on n'a jamais vraiment vu commencer : Circumvesuviana.

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